[nouvelle] "Le malentendu"

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Modérateur: Amrith Zêta

[nouvelle] "Le malentendu"

Messagepar Toomseuge sur 29 Avr 2005 14:30

« Béni sois-tu, Seigneur, pour ce repas. Qu’il nous donne la force de construire l’avenir du monde dans un esprit de service et selon ton projet. » « Amen ! » répondit à Suzanne l’assemblée réunie autour d’elle pour ses noces. D’un hochement de tête à peine perceptible, François remercia sa fille, puis il leva sa coupe teintée d’ocre en l’honneur des mariés. Les réjouissances allaient enfin pouvoir commencer, pour le plus grand soulagement des ventres agacés par l’interminable cérémonie. Un ciel dépourvu de nuages s’invitait à travers les grandes baies vitrées, dardant d’une lumière crue les visages des convives, ainsi que les premiers mets apportés sur des plateaux éblouissants. Bertrand, le jeune marié, ne pouvait s’empêcher de cligner des yeux sans arrêt. La fête se déroula sans histoires. Sans coups d’éclat. On n’y pleura presque pas, si l’on exclut les quelques larmes de Marie, de trois ans la cadette de Suzanne. On rit volontiers de blagues récitées par quelques joyeux drilles que l’alcool avait égayé, sans aller jusqu’à leur faire braver les règles élémentaires de la bienséance. Deux ou trois vieilles tantes se relayèrent pour chanter les classiques de leur répertoire des grands jours. On se précipitait pour les embrasser dans un joyeux brouhaha. Plus tard dans la soirée, après le buffet froid, l’orchestre fit tournoyer sans relâche les invités jusqu’au douloureux moment des adieux. On se sépara émus. Le temps se rappelait soudainement à tous.

Dans les semaines qui suivirent la fête, une poignée d’esprits chagrins prétendit pourtant s’être ennuyés à la noce. Autour du ballon de rouge du dimanche après la messe, les langues devinrent mauvaises, comme aigries par le vin râpeux servi par le cafetier. On n’avait pas si bien mangé que cela finalement. Les plats étaient honnêtes, certes, mais sans grande saveur. On avait vu mieux. Oserait-on le dire ? La viande était un peu fade. Voilà, c’était fade. Un mois plus tard, on se rappela même que le rouge avait un goût de bouchon. C’était fâcheux, mais cela pouvait arriver bien sûr. On avait bien dansé. Rien à dire. L’orchestre était réputé dans la région. Le vieil Henri fit toutefois remarquer qu’il y avait eu des « canards » de temps à autre. On le crût volontiers Henri. Il ne jouait pas très bien de l’accordéon lui même. Dimanche midi après dimanche midi, le sujet revenait sur le tapis, entre le ballon de rouge et les parties de belote qui précédaient les déjeuners en famille. A chaque fois, nous apercevions passer François à travers la vitrine du café. Il avait brutalement cessé de se rendre à la messe, mais il ne recherchait pas moins ma compagnie, bien souvent à l’heure inopportune où j’abattais mes plis sur le tapis de jeu. Etait-ce la peine d’avoir dépensé des mille et des cent pour le mariage de Suzanne s’il en était maintenant réduit à bouder la messe ? Les habitués du bistrot retournaient la question comme un bel os à ronger sans jamais s’en repaître. Ainsi ils en oubliaient un peu de m’en vouloir lorsque je les abandonnais en pleine partie, au moment où la silhouette accablée de François longeait la devanture. Il aurait pu m’attendre des heures devant mon église, mais jamais je n’aurais eu le cœur de le faire patienter ne serait-ce que dix minutes. Je le suivais donc dans la rue principale du village, à quelques mètres de distance. Il n’osait sans doute pas plus se retourner que je n’osais l’interpeller. Peut-être pensait-il que j’avais besoin de ce parcours d’une cinquantaine de mètres entre le café et mon église comme d’une transition entre mon lieu de relâche et celui où je remplissais mon office. Mais sans doute songeait-il davantage à sa seconde fille Marie, qui hantait dorénavant ses pensées depuis l’instant où le doute s’était emparé de lui, deux mois plus tôt, le lendemain même des noces de son aînée.

« Le moment est proche, mais il n’est pas trop tard. Pas encore... »
Mes paroles adressées à mi-voix au pauvre homme ne variaient guère, tels les refrains des chants liturgiques auxquelles j’avais habitué mes fidèles depuis toutes ces années. La supplique de François que je ne faisais que deviner ne dépassait jamais la barrière de ses lèvres. Il revenait pourtant sans cesse m’attendre sur les marches, le visage un peu plus émacié et le teint plus blafard à chacune de nos rencontres, s’empressant de parler de tout mais si possible de rien pour ne pas céder à la tentation d’obéir à ce que lui dictaient ses tripes de père. Il était souvent question de Bertrand. Le jeune homme qu’avait épousé Suzanne sur les recommandations de son père bénéficiait du respect de l’ensemble de mes paroissiens grâce à sa grande discrétion. Jamais un mot plus haut que l’autre. Pas d’histoires. Une vie ordinaire sans coups d’éclat, sans turpitudes ni faits d’armes. François se félicitait chaque jour d’avoir accordé la main de sa fille à un homme bien. A un honnête travailleur qui se garderait bien de susciter la moindre passion autour de lui. Suzanne pouvait dormir tranquille, à côté de cet homme qu’elle se garderait d’aimer avec une fougue déraisonnée, et qui serait bien incapable de la faire souffrir de quelque façon que ce soit.

« Le moment est proche, mais il n’est pas trop tard. Dans trois semaines, il n’y aura plus rien à faire… » François ne voulait toujours rien entendre. Il ravala à nouveau sa supplique pour parler de tout et de rien, comme il en avait l’habitude. Il s’enquit de l’état de santé des grands malades que je visitais chaque semaine à l’hôpital. La femme du vieil Henri allait-elle plus mal ? Le cancer des os la travaillait au corps depuis des mois. Il lui retournait les sangs et la tête. Les docteurs ne demandaient plus depuis longtemps à la pauvre femme de situer sa douleur sur une échelle de un à dix. La morphine coulait à flots.
« Béni soit la morphine ! Béni soient les médecins ! » François me fit remarquer, l’air de rien, qu’on n’avait jamais vu le vieil Henri prier avec autant de ferveur que depuis le lendemain du diagnostic du médecin. Il lui semblait qu’Henri calait sa foi sur la douleur de son épouse.
« Chacun se rapproche de la religion pour les raisons qui lui sont propre » me contentai-je de lui répondre. François s’obstinait pourtant dans un discours dont la logique froide ne me ferait vaciller que plus tard.
[i]« Mon père, que dire alors des jeunes époux Martin se découvrant soudain dévots, à peine se sont-ils découvert stériles ? Est-ce par amour de Dieu qu’ils brûlent tous ces cierges jour après jour ? » « La religion offre un réconfort qui n’a pas son pareil, je te l’accorde. Mais tu es bien placé pour le savoir, si tu veux bien t’en souvenir » [/i]murmurai-je avec précaution.
François resta muet un instant, comme un homme surpris par une erreur de jeunesse rappelée à sa mémoire, puis il me remercia et reprit sa route.

« Il n’est pas encore trop tard, François. Plus que deux semaines... »François faisait maintenant peine à voir. Il devait s’asseoir sur les marches tant la force lui faisait défaut.
« Je viens vous annoncer une bonne nouvelle mon père. Ma fille Suzanne est enceinte » me dit-il en levant vers moi ses yeux rougis par des nuits à ressasser le même dilemme.
« C’est une bonne chose François. Ta famille s’agrandit » répondis-je la tête ailleurs. Puis n’en pouvant plus, je sortis de la réserve où je me devais de rester retranché.
« Si tu ne fais rien, cet enfant dont tu me parles ne connaîtra jamais son unique tante. Il n’est pas encore trop tard ! Fais moi part de tes doutes, et je m’empresserai de parler à Marie en ton nom. Peut-être parviendrai-je à la faire fléchir. »
Délaissée par un père qui ne s’occupait que des affaires de son aînée, Marie avait toujours dû en faire plus pour mériter un minimum d’attention. Lorsque Suzanne rapportait à son père ses bons points gagnés au catéchisme, Marie lui récitait des passages entiers de la Bible à un âge où les enfants ne savent encore qu’à peine lire. Lorsque Suzanne fit sa communion, Marie rêvait déjà du moment où elle annoncerait à son père sa décision d’offrir ses cadeaux aux déshérités. Et lorsque Suzanne mit la barre haute, en épousant un homme en tous points conformes aux convictions de son vieux père, Marie comprit qu’il ne lui restait plus qu’une seule chose à faire. Bien que la nouvelle route qui s’ouvrait devant elle l’effraya, elle ne pu que verser quelques larmes devant la clarté parfaite que revêtait son destin. Suzanne connaissait son grand jour, mais celui de Marie viendrait dès le lendemain lorsque la famille et les amis reviendraient manger les restes du buffet. En pensant à la façon dont son annonce remplirait son père de fierté, elle se remit à pleurer sous le regard attendri des mariés. Sans en avoir conscience, Marie n’avait qu’un seul tort, insupportable aux yeux de François. Un seul défaut qui avait écrit pour elle les grandes lignes de sa courte existence, jusqu’à laisser poindre la menace d’un point final prématuré. Elle avait hérité de toute la splendeur de sa mère.

« Tout sera fini la semaine prochaine. Il n’est pas encore trop tard ! »
François ne m’avait jamais parut aussi agité. Il allait et venait le long des marches telle une bête en cage, le dos courbé par la fatigue. Il fit à nouveau diversion en s’inquiétant du sort des grands malades. La femme d’Henri sombrait. La morphine dont le vieil homme chantait les louanges allait finir par venir à bout de sa femme avant la maladie. Elle lui avait certes rendu de grands services dans les premiers temps, mais elle lui en faisait maintenant payer le prix. Les médecins appelaient cela un surdosage. Lorsque la douleur devient trop grande, le plus puissant des remèdes sensés vous apporter le bien-être vous détruit si vous refusez de vous en écarter. Les sommeils artificiels que lui offrait la morphine étaient maintenant peuplés de cauchemars, lorsqu’elle ne se retrouvait pas privée d’air. Ses vomissements se succédaient à intervalles réguliers avec la précision d’un métronome diabolique. La pauvre femme ne savait plus où elle était, et l’on était incapable de dire s’il s’agissait d’un bien ou d’un mal. Henri se retrouverait bientôt veuf, tout comme François l’était depuis dix huit ans. Sans doute est-ce cette pensée qui stoppa net les va-et-vient de François le long des marches. Il se remémorait le chemin parcouru depuis le jour où son épouse était morte en donnant la vie. De même que le vieil Henri, les époux Martin et bien d’autres encore, il s’en était remis à moi. Ma foi leur offrait une source de réconfort qui semblait alors sans fin.

« Demain, il sera trop tard François ! Tu n’as qu’un mot à me dire... »Le calme apparent de François me troublait. Avait-il pris une décision ? Me demanderait-il enfin de parler à sa fille ? Soudain, je réalisai avec effroi que les mises en garde hebdomadaires que j’adressais à François n’avaient plus pour lui qu’une valeur de compte à rebours fatal. Ne pouvant se résoudre à agir, François ne venait plus me voir que pour se fustiger. Bien malgré moi, j’étais devenu le bourreau d’une victime consentante. Refusant de jouer son jeu, je gardai pour moi l’émotion qui m’envahissait à l’idée que Marie prononce ses vœux définitifs dans les heures qui allaient suivre. Une fois la cérémonie de la « prise d’habit » passée, Marie serait l’épouse du Christ. Le psaume 42/2 me revint à l’esprit : « Comme une biche soupire après le courant d’eau, ainsi mon âme soupire après Toi, O Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant ! » Une telle décision était magnifique, si elle ne reposait pas sur un malentendu. Le Carmel était une prison sans barreaux où la trentaine de sœurs devait se soumettre à de nombreuses mortifications. Elles étaient invitées à se frapper dans le dos jusqu’à ce que le sang coule. Parfois, l’une d’elles devait se coucher sur le seuil de la porte afin que toutes les autres lui marchent dessus en passant. Et Marie était de celles qui s’allongeaient. Certaines se dotaient d’un cilice, un cercle de fer garni de pointes à l’intérieur que l’on se met autour de la taille, à même la peau. Marie le réclamait. Depuis plus de deux mois, elle se levait à quatre heures du matin, et devait observer un silence complet en dehors des quelques mots autorisés lors des repas du midi et lorsque je venais les confesser le samedi avant ma visite à l’hôpital. Elle ne se plaignait jamais, pas plus qu’elle ne profitait de l’occasion pour me demander des nouvelles de sa famille. Elle n’en avait pas le droit.

Depuis qu’il a retrouvé le sommeil et le goût de la messe, François a bien meilleure mine. Il est venu me voir ce matin pour me dire qu’il connaissait la vérité. Tel Abraham à qui Dieu avait demandé de sacrifier son fils, sa foi a été mise à l’épreuve et il a su triompher à son tour.

Les quelques mots compatissants qu’il a prononcés à l’enterrement de la femme d’Henri ont fini de le racheter aux yeux des villageois. Après la partie de cartes où il retrouve à nouveau ses amis qui le croyaient égaré pour de bon, il rentre désormais chaque dimanche déjeuner avec Bertrand et Suzanne dont il a de plus en plus de mal à quitter des yeux le ventre qui enfle.

Une phrase me revient à l’esprit. Juste avant de mourir, après avoir été soumise pendant neuf ans au dur régime du Carmel, la petite Thérèse de Lisieux déclara : « Il est faux de tenter Dieu jusque là ». On en a fait une idole depuis.
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Messagepar Mad sur 29 Avr 2005 22:12

C'est vraiment bien écrit. Mais c'est dur, je veux dire, c'est triste ; et en même temps on sent le compte à rebours, on ressent le malaise du père, l'impuissance du prêtre, le désespoire de Marie, et même la maladie de l'épouse d'Henri !
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Messagepar Toomseuge sur 30 Avr 2005 10:42

Merci bien Mad pour tes commentaires. Ils me rassurent un peu, même si je continue à douter pas mal sur cette histoire. J'ai écrit ça un peu comme un exercice (mais d'après une histoire qui me trottait dans la tête depuis quelques temps, donc ça n'est pas totalement artificiel j'espère!) parce que j'essaie de ne pas m'enfermer dans mes histoires violentes à chute. (Tu me diras ça reste violent d'une autre manière, et il y a quand même une chute...mais prévisible!) J'avais surtout peur de tomber dans la naïveté (voir niaiserie) et je ne sais pas si je m'en suis totalement sorti...
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Messagepar Mad sur 01 Mai 2005 15:12

Même si la tournure de l'histoire est différente des précédentes, on reconnaît tout de même ton style d'écriture, et ça, c'est déjà beaucoup, c'est pas si facile d'avoir un style et de s'y tenir ;)
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