La Princesse de Marcheprime

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Modérateur: Amrith Zêta

La Princesse de Marcheprime

Messagepar Richard Mesplède sur 09 Aou 2006 16:52

La Princesse de Marcheprime




« Elle était comme le premier rayon de printemps
Après une longue nuit d’hiver ».
(O’Gust)






Une légende raconte que la Princesse de Marcheprime était une créature tellement repoussante qu’elle restait cloîtrée au fond de son donjon de peur d’effrayer ses sujets ; tellement vieille que sa naissance était antérieure à l’érection des murs de la Forteresse de Cristal, il y a de cela trois mille ans. Stella, car tel est le nom qui lui fut donné par les historiens et les ménestrels, aurait elle-même fait construire les murs de Marcheprime afin d’oublier, à travers la beauté enchanteresse de la cité, sa propre laideur.
D’aucun affirment que ces rumeurs ne sont qu’élucubrations de mauvaises gens. D’autres disent que toutes ces histoires ne sont que machination de quelque baron mégalomane désirant ainsi contrôler le pays dans l’ombre… Le fait est qu’ici, en Terres Sombres, personne ne peut affirmer sans mentir avoir déjà rencontré celle qui, derrière les voiles, règne sur Marcheprime.



Cela faisait plus d’une décade que le ciel pleurait sur Marcheprime. Le sol s’était fait marécage sous les larmes incessantes que versaient les toits en pente. Mon tempérament m’aurait logiquement poussé à rester dans ma chambre miteuse, à m’apitoyer mélancoliquement sur le sort des pauvres hères dont la cité semblait si friande ; je me souvenais moi-même avoir jadis été séduit par les éclats de cristal de la célèbre forteresse, qui renvoyait les rayons du soleil en étincelant de mille feux. Et puis il y avait la légende de la Princesse… Autant de raisons qui m’avaient poussé, moi, O’Gust, « le versificateur », comme se plaisaient à me nommer mes amis, ou du moins mes connaissances, à venir m’installer ici.
Et pourtant, derrière les apparences prometteuses, Marcheprime s’était révélée être une cité comme les autres, si ce n’est pire. Sa richesse architecturale agissait comme un leurre depuis des milliers d’années, attirant, tel un pot de miel, la misère et le désespoir d’une myriade de vagabonds venus des quatre coins du monde, faisant des lieux l’un des plus grands repères de brigands et de hors-la-loi du Royaume.
Mais je n’écris pas aujourd’hui sur ces quelques feuillets pour vous conter l’historique de la cité ; encore moins pour vous narrer les faits héroïques de quelque défenseur de la veuve et de l’orphelin (espèce qui, au demeurant, se fait de plus en plus rare dans la région). Le parchemin coûte cher à l’honnête homme, et, dans un professionnel soucis de perfection et d’esthétisme, j’ai toujours évité d’user de palimpsestes. Je n’ai, de plus, plus trop de temps devant moi. Aussi vais-je passer tout de suite à l’objet de mon propos.
Je vais donc vous faire part du privilège qui me fut accordé par les dieux de pouvoir contempler, un trop bref instant fut-il, la Beauté incarnée.


Il pleuvait donc depuis presque deux semaines. Ma bourse, perpétuellement trop légère, ne me permettait pas le luxe de rester, ne serait-ce qu’une matinée, à l’abri de l’auberge du Prophète Dément, mon actuel lieu de résidence.
J’étais donc installé sur la place du marché, sous une piètre tenture qui me protégeait, mon attirail et moi, sinon du vent glacial de cette fin d’hiver, du moins des trombes d’eau impétueuses qu’avait décidé de nous asséner Dzamos, le Seigneur des Tempêtes.
Flora, l’herboriste, à son habitude, avait installé son étalage à droite du mien, et m’avait gratifié d’un chaleureux et désormais traditionnel sourire à mon arrivée. Toujours matinale, avais-je pensé ; et toujours rayonnante de gaieté, en dépit du crachin qui entravait sérieusement le cours des affaires. Oh, bien entendu, il y avait toujours deux ou trois petits vieux hypocondriaques qui venaient se procurer quelques herbes médicinales, mais ce n’était certainement pas avec si peu de clients qu’elle risquait de s’enrichir ; je me surpris à me demander de quoi pouvait-elle bien vivre. Peut-être avait-elle quelques économies, ce dont je doutais. Mais mieux valait envisager cette hypothèse plutôt que celle, combien moins séduisante, mais plus crédible, selon laquelle la pauvre fille se prostitua. Cette idée me dégoûtait, et je me demandais sincèrement comment la jeune femme pouvait continuer de garder le sourire.
J’en étais là de mes réflexions lorsque le premier de mes clients se présenta.
Il s’agissait d’un jeune mercenaire du nom de Hygor, une force de la nature empreinte de timidité, qui désirait louer mes services afin de déclarer sa flamme à une dame dont il était éperdument amoureux. Je lui demandais s’il avait une préférence, quant au fond ou à la forme de l’écrit, ce qui le surprit et l’embarrassa au plus haut point ; son épaisse barbe noire ne parvint pas à masquer entièrement la rougeur qui lui dévora alors le visage. Je n’insistais pas plus avant : ce genre de réponse, pour un écrivain public digne de ce nom, est bien plus explicite qu’un quelconque baratin ; je savais à qui j’avais à faire. Je lui fis donc part de mes tarifs, et lui promis que sa missive serait prête dans une heure.
Je voulus me mettre aussitôt à la tâche, mais un manque d’inspiration évident s’empara bien vite de moi, dont l’intempérie et la fraîcheur de l’atmosphère n’étaient pas les moindres des causes. Alors je fis ce que, machinalement, je fais en chacun de ces cas ; je laissais mon regard vagabonder sur le visage des badauds. J’aime à observer les gens ; à Marcheprime, chacun vaque à ses occupations sans se soucier de son prochain. Très peu sont ceux, qui, comme moi, s’attardent sur les sentiments des autres; il n’y a pourtant pas de véritable raison d’avoir peur de ce qu’on va y trouver, hormis peut-être sa propre détresse dans le reflet de leurs regards.
Le processus désormais banal se mit alors en route : tantôt cherchant l’inspiration dans les yeux d’autrui, tantôt grattant frénétiquement le parchemin de ma plume, la déclaration d’amour de Hygor commençait à prendre forme.
Le poème que j’avais entreprit d’écrire pour le mercenaire ne me satisfaisait pourtant pas entièrement ; il lui manquait encore ce petit quelque chose de magique qui ferait que sa promise tomberait dans ses bras à la fin de sa lecture. Car les mots, j’en suis convaincu pour l’avoir vu vérifier maintes fois, peuvent être de toute puissance pour celui qui sait les manier ; je considère pour ma part posséder ce don. Ce qui est loin d’être sentiment d’orgueil si l’on constate la modeste vie que mènent les « privilégiés » de ma condition.
Pour la millionième fois, mon regard se hasarda au milieu des passants…
Une vieille femme était en train de négocier quelques arômes à Flora, qui affichait toujours son imperturbable et pourtant franc sourire qui la rendait presque mignonne. L’herboriste, était, de fait, loin d’être belle, quand bien même elle déployait des efforts conséquents de coquetterie. Nombreux avaient été les roublards, mendiants et autres ivrognes de toutes espèces, à s’être gaussés de son physique : des cheveux auburn, filasses, une kyrielle de tâches de rousseur parsemant des joues trop rondes, un corps disgracieux porté par de vilaines jambes boiteuses, la pauvre fille n’avait jamais paru blessée des diverses insultes dont on l’avait traité, ni des multiples colifichets dont on l’avait affligé ; à croire que son sourire était sa seule arme, sa seule défense. Une attitude efficace, du reste, puisque la plupart du temps, les médisants personnages se retiraient, dépités de ne pas avoir obtenu la réponse escomptée à leurs agressions verbales.
Cela faisait maintenant cinq ans que Flora vendait ses plantes à Marcheprime ; et je réalisais, pour la première fois, que je ne savais presque rien d’elle, faute de m’être jamais posé de question. Un gouffre s’ouvrit alors quelque part dans mon esprit ; un gouffre de contrition.
Je continuais d’écrire, tout en observant, pour la première fois, la jeune herboriste :

Me noyer dans l’Amour, comme un bateau qui coule ;
Naufragé d’un regard, oublié dans ce bleu,
Océan infini balancé par la houle,
Impression de mourir dans un reflet aqueux.


Elle s’était assise et regardait, les yeux pleins de compassion, un couple de jeunes mendiants qui attendaient, sans grande conviction, sur les marches d’un temple, qu’un passant les prennent en pitié. Je ne m’en rendis pas tout de suite compte, mettant l’effet d’optique sur le compte de la pluie ; je dus néanmoins me rendre bien vite à l’évidence : Flora pleurait.
Je venais de perdre, d’un seul coup, toute source possible d’inspiration quant à ma poésie. Je ne pensais même plus à mon travail, blessé que j’étais dans mon amour propre de voir pleurer la jeune femme là où je restais, comme la maigre foule environnante, insensible. Ce sentiment d’égoïsme me mit en colère ; il me fallait agir.
Mais déjà l’herboriste se levait, et rangeait son étalage. Je ne pouvais plus que la regarder faire, hypnotisé par son chagrin et paralysé par un sentiment nouveau à son égard, que je pris légitimement pour de l’amour.
La place était à présent presque déserte. Flora quitta son établi floral, rose illusoire s’envolant loin d’un bouquet de violettes, et se dirigea vers les mendiants. Et, chose impossible, elle changeait.
Je l’ai déjà dit, en cet instant, je pensais avoir été percé au cœur par les épines de l’Amour. Ce n’était pourtant pas par tendresse ni passion que je fis abstraction de son manque de charme : Flora se métamorphosait littéralement, là, sous mes yeux : sa démarche devenait souple et féline, sa chevelure se mit à briller, couronne noire retombant comme un châle de ténèbres sur de douces épaules satinées ; ses yeux… ses yeux ! Comment avais-je pu ne pas remarquer plus tôt ces deux onyx enchâssés dans l’écrin de velours noir aux longs cils bordant les paupières finement maquillées ?
Je pris peur, et, immédiatement, l’inspiration qui venait de me faire défaut resurgit :

Quelle est la source de la rivière salée,
Qui pleure lentement le long de mon visage ?
Embruns portés par le vent, larmes de marée,
Ou bien tout simplement le miroir d’une plage,
Inspiré par le noir océan de tes yeux…


La jeune femme était loin d’être la personne si insignifiante que tout le monde s’imaginait. Elle était

… comme le premier rayon de printemps
Après une longue nuit d’hiver…


et sa beauté continuait de grandir, si cependant ce fut possible, de manière à ce que, bien vite, ce que j’aurais quelques instants plus tôt défini comme la grâce d’une déesse devint à mes yeux un brouillon intangiblement terne en regard de la beauté qui se trouvait maintenant devant moi ; une magnificence trop forte pour être soutenable ; je me mis, tout naturellement, à pleurer, tout en commençant à peine à appréhender la vérité.
Les deux mendiants regardèrent la divine créature venir vers eux sans visiblement trop comprendre ce qui se passait. Ils ne réagirent même pas, tant subjugués pouvaient-ils être devant ce rayon de printemps, lorsqu’une énorme bourse débordante de perles tomba, comme par enchantement, à leurs pieds ; pour eux, le choc devait survenir bien plus tard. Quant à moi, je venais d’avoir confirmation de ce que je n’osais jusqu’alors réaliser : je comprenais soudain tous les secrets, tout le mystère inhérent à la Cité de Marcheprime ; comment, en dépit du piètre niveau de vie de ses âmes, la ville demeurait toujours aussi parfaitement gérée, et protégée ;

(comme par enchantement)

de quelles sources provenaient toutes les légendes, ces mythes et ces rumeurs qui couraient à ce sujet.
La Princesse de Marcheprime n’était pas morte (la Beauté est immortelle) ; elle régnait toujours, depuis plus de trois mille ans, et régnerait sans nul doute encore ainsi jusqu’à la Fin des Temps. Je l’avait côtoyée pendant l’éternité de cinq années, un si court instant, - le temps d’un regard - , sans rien soupçonner…
La seule question que je me suis posée en me réveillant de l’évanouissement conséquent à mon aventure fut de me demander pourquoi avais-je survécu. Qui aurait pu supporter une telle vision sans – au bas mot – perdre la raison ? Mais peut-être est-ce là, après mûre réflexion, le mal dont je suis atteint.
Car depuis que je l’ai vue, depuis que j’ai palpé du bout de la raison ce que les hommes nomment Beauté, je peux plus trouver le sommeil ; je ne peux plus écouter les oiseaux chanter, ni contempler la majesté d’un champs de roses sans que le monde entier me paraisse terne, fade ; comme une tapisserie fanée ; comme un reflet silencieux.
Quel avenir ?
Quel avenir pour celui qui a pu entrevoir la Beauté, dans un monde ou la Beauté n’existe, ne devrait pas exister ?
Ma décision est prise. Fassent les Dieux que ce soit la bonne.
Ce soir, j’irais voir à travers le miroir de la Mort si la Beauté est éternelle.
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Messagepar Guigui sur 27 Aou 2006 9:49

C'est assez déprimant comme texte. C'est joli mais ce n'est pas mon préféré de ce que tu as écris ici :)
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Messagepar Richard Mesplède sur 28 Aou 2006 6:56

Salut Guigui,
Déprimant, ce texte? Sans aucun doute! Je crains, hélas, que ce soit le cas pour la plupart de mes nouvelles...
Merci en tout cas pour ta réaction (et t'être donné la peine de me lire).
Cordialement,
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Messagepar Mad sur 20 Sep 2006 15:54

C'est un peu comme ceux qui cherchent à tout prix la vie étenelle, et quand ils l'ont ben... c'est pas si drôle... Là, au moins, il a une chance que la Beauté soit effectivement de l'autre côté ;)
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Messagepar Richard Mesplède sur 22 Sep 2006 14:28

C'est exactement ça! Tu as tout compris Mad! Merci pour ce commentaire.
L'éternité vécue par la Princesse est une sorte de calvaire. Quant à O'Gust, il n'a d'autre choix que celui qu'il fait car après avoir appréhendé ce qu'il a appréhendé, il ne peut tout simplement pas continuer ainsi.
Désolé pour le côté abstrait de ce que je viens de dire, mais je ne veux pas spoiler ici!
Ceci dit, si vous avez des questions, je serai ravi d'y répondre!
A bon entendeur,
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