Je n'ai jamais caché mon admiration sans bornes pour Soderbergh.
Je me rappelle l'époque déjà lointaine où "Les Cahiers du cinéma" l'accusaient de faire du film "d'étudiant". Ainsi, "Kafka" était considéré comme un mauvais film, alors que l'idée de confondre l'univers kafkaïen à l'esthétique expresisonniste des années 1920-1930 relevait d'une pertinence extraordinaire.
"Les Cahiers" avaient raison, et ils ont du cependant réviser leur copie...
Soderbergh est un chercheur de forme, un homme dont la recherche "réflexive" sur le cinéma ne l'empêche d'avoir sa propre touche, inimitable.
Celle-ci se définit par un travail sur l'éclairage extrèmement élaboré, que tous les "Ocean' " manifestent. Regardez un plafond dans un film de Soderbergh. Vous y trouverez plusieurs couleurs, plusieurs niveaux de luminosité, accentuant le relief des plafonds à niche redondants chez lui. Simple esthétisme ? Non, il impose de fait une ambiance visuelle unique. C'est toute l'astuce: ce qui parait lisse apporte plus de profondeur.
Au début de l'année, Soderbergh nous livrait un film d'exception: "The Good German". Cf ici pour l'analyse.:
http://www.epidermiq.com/forums/viewtopic.php?t=1653.
Archéologue du cinéma, il se livrait alors à une reconstitution des méthodes de tournage des années 40, avec une démarche méthodique de chercheur pour retrouver comment fonctionnait l'éclairage de l'époque, pour reconstituer les projecteurs, la pellicule, ce qui permet au film de se mettre en phase avec l'époque qu'il filme. Là où certains voient de la froideur et du challenge, il vaut mieux comprendre la démarche esthétique qui colle parfaitement à un scénario très actuel sur la répétition de l'Histoire.
Soderbergh est un des très rares cinéastes américains à pouvoir se permettre l'alternance entre le film de divertissement, les "Ocean's", et le cinéma politique, voire expérimental.
Au niveau politique, sa colaboration avec Clooney est fascinante: l'acteur devient réalisateur pour deux coups de maitre, "Confessions d'un Homme Dangereux", et "Good Bye and Good Luck". Il produit avec Soderbergh un film où il joue un second rôle qui lui a pourtant beaucoup coûté, "Syriana", signé du scénariste de "Traffic" (un film de qui déjà ?), et portant un regard sans concession sur la politique américaine au moyen-orient.
A l'heure où l'accent est tellement porté sur le duo Tarentino-Rodriguez, voilà un autre duo exemplaire (que je n'oppose pas, mais sur lequel on insiste assez peu).
Au niveau expérimental, Soderbergh est sans doute le seul cinéaste américain pouvant se permettre de faire des films aussi disjontés et audacieux que "Schizopolis" (avec une scène auto-parodique de branlette par le cinéaste-acteur lui-même), Full contact, qui confine à l'abstraction, avec dans le rôle central notre cher David Duchovny (avec une scène hot and choc). Seul défaut à ce film, le choix de la DV, mais bon, l'expérimental se fait à bas prix aujourd'hui.
Ce qui importe, c'est de saisir l'aspect dialectique de l'oeuvre de Soderbegh, qui filme plus vite que son ombre. Alors oui, foncez voir "Ocean's 13 ", et ayez ensuite la curiosité de voir les oeuvres les plus confidentiels de Soderbergh.
Ce cinéaste, entre oeuvre populaire et oeuvre expérimentale, vous démontrera que l'une ne chasse pas l'autre, mais qu'au contraire, il est possible d'effectuer une synhèse entre tous les cinémas, sans opposition.
Le cinéma de Soderbergh est en soi une expérience.

L'agent Squeulit pensait qu'il s'agissait en fait d'une pierre de forme triangulaire