DON'T COME KNOCKING, de Wim Wenders

Avatar pourri ? The Dark Knight chef d'oeuvre ? You decide !

Modérateur: Amrith Zêta

DON'T COME KNOCKING, de Wim Wenders

Messagepar tonnerre de brest sur 01 Nov 2005 5:31

[img]http://a69.g.akamai.net/n/69/10688/v1/img5.allocine.fr/acmedia/medias/nmedia/18/35/82/45/18450907.jpg[/img]

Un film de [b]Wim Wenders[/b]
Scénario de Sam Shepard
Histoire de Sam Shepard et Wim Wenders

[b]Avec:[/b]

Howard Spence: Sam Shepard :maitr:
Doreen: Jessica Lange :maitr:
Sutter: Tim Roth :maitr:
Earl: Gabriel Mann :yeah:
Sky: Sarah Polley :yeah:
Amber: Fairuza Balk :yeah:
La mère d’Howard: Eva Marie Saint :maitr:
Le réalisateur: George Kennedy :maitr:
La première fille: Majandra Delfino :luv:

[b]Histoire:[/b]

Dans des paysages grandioses de far-west, un cow-boy galope à bride abattue. Fuit-il les Comanches ? Non. Il fuit le plateau de tournage du dernier western où il tient la vedette. Howard Spencer plante tout le monde sans aucune raison apparente, troque ses habits avec un vrai cow-boy du coin, et quitte l’Utah avec l’idée farfelue d’aller revoir une mère avec qui il a rompu tout contact depuis 30 ans. Il faut dire qu’Howard Spencer (Sam Sheppard) est un acteur tonitruant, dont la vie de star a été jalonnée par les scandales et la luxure.
Alors qu’il veut fuir cette existence, sa mère lui apprend qu’il a un fils, né d’une de ses multiples conquêtes, quelque part dans le Nevada. La fuite devient alors une quête : retrouver la femme et l’enfant.
Mais alors qu’une jeune fille étrange prend la même direction que lui pour de toutes autres raisons, les assurances du tournage envoient aux trousses d’Howard un enquêteur pour le ramener, Sutter (Tim Roth).
Tout ce monde se dirige vers la ville de Butte, là ou tout se fait et se défait, là où les retrouvailles sont bien plus difficiles que prévues.

"Ne venez pas frapper si la caravane se balance": "don't come knocking if the trailer's rocking": tout un programme pour présenter le personnage d'un film qui est aussi loin de l'ascétisme que la côte Est des Etats-Unis de la côte Ouest !

Wim Wenders signe un film magnifique avec son ami Sam Sheppard, 21 ans après [b]"Paris-Texas"[/b]. On y retrouve le maniérisme wendersien avec des images d'une beauté inouïe et un Sam Sheppard exceptionnel en acteur cow-boy qui tente de retrouver un sens à sa vie.
Film sur la nostalgie des rêves, ceux du moment où la vie aurait pu basculer autrement, ceux de l'amour gâché, ceux du cinéma des maîtres du western, "Don't Come Knocking" laisse une empreinte d'émotion et de grâce qui creuse son sillon en nous longuement.
A voir absolument.

Deux sites à voir pour le film, avec de superbes photos.
http://www.dontcomeknocking.com/
http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/

Ci-dessous, un essai d'analyse du chef d'oeuvre: merci pour ceux qui le liront entièrement :wink: .
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Don't come Knocking: 1) Autour de l'histoire

Messagepar tonnerre de brest sur 01 Nov 2005 6:29

[img]http://www.dontcomeknocking.com/shared-images/DCK-bookcover.jpg[/img][u][b]


[size=150]I- Autour de l'histoire[/b][/u][/size]


[u][b]1) Un cow-boy entre représentation et réalité[/b][/u]

Le nouveau héros de Wenders et Sheppard (celui-ci étant scénariste et acteur) est comme dans bien des films du cinéaste un personnage erratique, ici entre road-movie et quête d’une stabilisation.

Mais plus important, Howard Spencer joue sur plusieurs niveaux dans le film. Il est sans cesse partagé entre représentation et réalité. D’abord en tant qu’acteur : Wenders commence son film comme un western, et Howard est réellement un cow-boy. Mais le masque tombe vite : cow-boy d’opérette, Howard est avant tout un acteur jouant dans un western. Pourtant, à travers le visage usée de Sheppard et ses postures à la John Wayne, on comprend vite que l’homme se distingue mal de son rôle : il est dans la faille, entre les deux.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/Images/ABC_U.jpg[/img]

Quant à sa « vraie » vie, elle est aussi dans la faille : chez sa mère, il trouve une compilation d’articles sur lui qui étale les titres : "Drogue, sexe, femmes et argent", "Western Bad Boy", "Cowboy au bout du rouleau", « arrêté sur un tournage ». Il faut voir le jeu de Sheppard : Howard se retient de rire de cette représentation médiatique, mais il n’en souffre pas moins. Il est bien à la fois l’acteur des journaux et l’homme libre en quête d’authenticité.

Acteur de sa vie et de ses films, Howard « the coward » (le couard), comme le surnommera Doreen (Jessica Lange), est en perpétuelle représentation, et ne s’appartient plus. Engoncé dans un entre-deux dont il veut s’extraire, il devient une silhouette troublante et émouvante, qui n’a en vérité de place nulle part.

Il suffit de regarder les multiples images de miroirs qui le réfléchissent : quel est l’Autre dans ce reflet ? Une des scènes les plus belles du film est un instant de perdition dans un casino de la ville d’Elko, ville choisie par Sheppard pour son authenticité. Le plafond est composé d’une multitude de miroir en prisme, presque kaléidoscopique, et là où l’on croit que la caméra filme la réalité, un travelling nous montre qu’elle filme un reflet. La perte des repères est totale (un homme sans repère, chantera son fils) et l’art de Wenders au sommet dans cette luxuriance de couleur. Même les flaques d’eau où il met les pieds reflètent un ciel de néon.
Fin bourré, Howard joue à un jeu de boxe, virtuel : Wenders place sa caméra derrière l’écran du jeu : Howard frappe sur lui-même, mais aussi directement sur l’écran, sur les spectateurs brusquement convoqués. C’est nous qui faisons et défaisons les stars… L’écran aussi est un miroir.

Et ainsi va Howard Spencer, constamment renvoyée à son image : un cow-boy à cheval telle une hallucination dans Elko, l’affiche du film « Like Jesse James », où il campe fièrement le jeune héros, film dont le tournage fut celui de la « faute », où encore un plan magique d’anamorphose : à la fenêtre de sa chambre d’hôtel, il apparaît comme une affiche de film, une peinture. Une entité entre imaginaire et réalité, sans possibilité de fuite ou de rachat.

[img]http://www.commeaucinema.com/images/galerie/dontcomeknockgal16.jpg[/img]

Pathétiquement drôle dans la vie réelle, il échange son costume d’acteur avec les habits crades d’un vrai cow-boy de la cambrousse (dans un recadrage que n’aurait pas renié John Ford, voir la photo ci-dessus), il déchire ses cartes de crédit, se retient de jeter son portable puis le fracasse, mais se fait surprendre comme un bleu par des jets d’eau qui surgissent sous ses pieds, tandis que tout le monde le reconnaît quand il veut être anonyme, comme dans cet hôtel où un congrès de manucure lui permet de trousser quelques jeunes filles. Quand il propose le mariage à Doreen, il emploie d’abord le terme de réconciliation : « tu parles comme un avocat », lui rétorque-t-elle.
Irrécupérable !

[u][b]2) La filiation éperdue[/b][/u]

Parmi les moments de grâce absolue que le cinéma nous a donné depuis plusieurs années, il en est un dans le film. La grâce des retrouvailles entre Howard Spencer et Doreen, sa conquête de l’ouest, la jeune fille d’une nuit lors du tournage de « Like Jesse James ». Doreen a vieilli. Elle dirige le bar où elle travaillait jadis. Là, elle est dans un pub où chante un jeune homme : « c’est un homme seul qui a perdu son amour ». Ce n’est pas cette chanson à ce moment là, car elle aurait fait redondance. En effet, Howard s’approche du bar, à deux pas d’elle, commande un verre. Doreen a l’œil qui s’agite, un sourire traverse son visage, elle se retourne, elle l’avait déjà reconnu. « Tu en as mis du temps ». Pas de fioriture. Que de l’essentiel. Des silences qui parlent plus que les mots. Toute la beauté de l’écriture de Sheppard, toute la beauté de la mise en scène de Wenders. Rien que pour ça, allez voir le film.

[img]http://www.commeaucinema.com/images/galerie/dontcomeknockgal3.jpg[/img]

Doreen vient rapidement au fait : leur fils est le chanteur, il se nomme Earl. Howard sort le voir à la pause : Earl s’en prend violemment à ce gêneur qui le regarde alors qu’il embrasse sa fiancé. Or, à Elko, Howard avait pris au col un homme qui le fixait trop, sans doute un fan : mais c’était un ami d’école. Les deux générations sont identiques. Et sans doute ressemblent-ils au père d’Howard, qui jadis avait un ranch et soulevait des panaches de poussière avec sa belle voiture. Voiture que sa mère a donné à Howard et qui est un vrai personnage du film.

En un tour de main, Wenders a capté la peur qui ne quittera plus les personnages jusqu’au dénouement : celle de se trouver une parenté. La difficulté d’une telle situation : retrouver un père inscrit aux abonnés absents, et retrouver un fils qui, encore une fois, renvoie sa propre image, quand la veille on ne soupçonnait même pas son existence. Seule l’énigmatique Sky (Sarah Polley, la fabuleuse actrice de « Ma vie sans moi »), tourne autour des protagonistes avec une grande sérénité, et un grand sens du pragmatisme. Personnage qui entraîne immédiatement la tendresse, elle essaie de reconstruire les liens père/fils. Mais pourquoi ? Elle est venue à Butte car Howard y avait aussi rencontré sa mère. Avatar du destin, attraction des sauvages contrées du Nevada, l’explication importe peu.
Elle incarne autre chose.

[img]http://www.linternaute.com/cinema/image_cache/objdbfilm/image/300/6413.jpg[/img]

Sarah Polley, et le fameux sofa...


[u][b]3) Les paroles d’une chanson[/b][/u]

Ne supportant pas ce retour au vide qui a caractérisé son enfance, Earl pête les plombs, et jette son mobilier, ses guitares et ses amplis par la fenêtre. Et surtout un sofa. Il manque de se battre avec son père, et quand il le plante là, un nuage passe, recouvrant d’ombre toute la scène : moment désespérément magique.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/Images/ABC_Sofa.jpg[/img]

Un sofa sur lequel Howard va venir s’installer pour l’attendre. La caméra tourne circulairement autour de ce sofa où Howard pleure, patiente, regarde impassible un carton entraîné par le vent comme les boules d’herbes dans les westerns. Certains critiquent la figure de style, et pourtant tout est là, dans ce temps qui tourne, dans ces cercles concentriques qui enferment Howard. Wenders a conscience qu’il faut dédramatiser les choses : brusquement, un gros chien tient compagnie à Howard en se pourléchant les babines.

La captation du temps est une donnée essentielle du cinéma wendersien : les images en accélérées montre les ombres et les lumières caresser les paysages. Ici, Howard est arrivé au bout du chemin. Et c’est Sky, qui lui apparaît, avec ce ciel bleu où un drapeau américain flotte dérisoirement en haut d’une mine abandonnée. « Ma fille, je suppose », dira dans un humour en filigrane Howard à Sutter (Tim Roth).

Elle lui demande de l’attendre, mais quand elle revient, elle trouve son demi-frère avec une guitare électrique, perdu dans son délire musical. « Où est Howard ? », demande-t-elle. « Qui est Howard ? », répond Earl, qui ne veut pas de ce père. Et le même échange a lieu avec la petite amie déjantée d’Earl : assez pour que celui-ci transforme cette conversation en chanson : « Où est Howard, qui est Howard ? Il n’a pas de repère, il s’est perdu lui-même ».

Ce passage de la parole à la musique est d’une pureté étonnant : comment naît une chanson, et comment sur une interrogation on construit quelque chose là où il n’y avait rien : reconstruction sur l’effacement d’Howard, reprise du dialogue, prise de conscience des relations parentales.
Du néant à la création, de l’attente à l’amour, jusqu’à partir en chantant vers leur vie qui vient enfin de re-commencer.

[img]http://www.commeaucinema.com/images/galerie/dontcomeknockgal13.jpg[/img]
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2) Wenders dans "Don't Come Knocking"

Messagepar tonnerre de brest sur 01 Nov 2005 8:25

[img]http://www.linternaute.com/cinema/image_cache/objdbfilm/image/300/6423.jpg[/img]

[b]Sam Sheppard et Wim Wenders[/b]


[size=150][u]II- Wenders dans "Don't Come Knocking"[/size][/u]


[u][b]4) La musique omniprésente chez Wenders[/b][/u]

Que la solution vienne d’une chanson relève d’une totale logique. On sait l’importance que Wim Wenders accorde à la musique dans ses films. Son premier projet de court-métrage tenait dans un écran rouge avec des standards rocks : la musique supplantait l’image.

Son premier film « [b]Summer In The City [/b]» n’est jamais sorti sur les écrans: et pour cause: Wenders y refuse tout récit et montre les pérégrinations d’un homme marchant dans la ville sur des airs rocks pendant 1 H.30. Manque de bol : il n’avait pas d’argent pour acheter les droits des chansons, et le film a été interdit. Mais moi je l’ai vu, hé hé, et c’est tout bonnement génial. Une indication qui concerne « Don’t come Knocking » : dans ce premier opus, un théoricien nous explique pendant dix minutes comment «[b] Le fils du Désert [/b]» (« [b]Three godfathers [/b]»), 1948, est une métaphore sous forme de western de l’histoire des rois Mages. John Ford, déjà…

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff8.jpg[/img]

Ceux qui ont vu « [b]Paris-Texas [/b]» n’ont pas oublié la musique de Ry Cooder, et ceux qui ont vu « [b]Les ailes du Désir [/b]» n’ont pas manqué d’être frappé par la musicalité du texte, déclamé comme une mélopée.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff7.jpg[/img]

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff11.jpg[/img]

Un des plus beaux films de Wenders, "[b]Lisbonne Story[/b]", trouve sa plus belle scène dans l'élévation de la voix de la chanteuse de Madradeus. Un film dont le sujet est le son !

Et l’amitié de Wenders avec Bono et U2 est allée plus loin que les chansons, puisque Bono a inspiré l’histoire de « [b]The Million dollar Hôtel [/b]».
Sans parler du retour en grâce de Wenders auprès de la critique avec « [b]Buena Vista Social Club [/b]», etc.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff13.jpg[/img]

La musique est consubstantielle au cinéma de Wenders, pratiquement aucun de ses films n’y échappent : plus qu’un accompagnement, la bande musicale s’infiltre entre les cut, soutient le rythme, donne le « la » du visuel, habite l’image de son âme (cf « [b]The Soul of A Man [/b]», 2003). « [b]Don’t come Knocking [/b]» constitue un achèvement : la musique fait parti intégrante de l’histoire comme élément salvateur.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff15.jpg[/img]

A noter aussi le beau duo de Bono avec Andrea Corr au générique (entre irlandais…).

Pour la musique du film, ce n’est pas Ry Cooder qui s’y colle cette fois, mais T-Bone Bunet, et ses blues ironiques ou lancinants.


[u][b]5) Désolation de l’Amérique[/b][/u]

« Désolation » se prend sous deux acceptations ici.

La première est la fascination toujours intacte de Wenders pour les paysages sauvages de l’ouest américain. Les plans fixes ou en travelling, en vitesse normale ou accélérée, enregistrent la beauté pure d’une nature encore préservée.
En s’y attardant, dans une contemplation méditative, Wenders s’inscrit dans le registre de l’ontologie de l’image. Il filme ce qui est et le restitue : le temps capté, les paysages infinis, sont dans la pellicule (il est d’ailleurs important de rappeler que seule la pellicule permet cette approche philosophique, et le film a été tourné en S-35 Mm, format cinémascope désormais systématique chez Wenders depuis « End of The Violence »).

[img]http://www.dontcomeknocking.com/locations/stills/thumbs/L1150103_Utah.jpg[/img]

Qui est le héros de « Don’t Come Knocking ? » : c’est cette Amérique là, qu’Howard Spencer, vecteur des rencontres mais surtout cow-boy du 19ème siècle traverse de sa silhouette mélancolique. Une Amérique oubliée.

[img]http://www.dontcomeknocking.com/locations/stills/thumbs/L1160329Utah.jpg[/img]

Rien n’est plus éloquent que cette scène où Tim Roth utilise son rasoir électrique en plein désert. Soudain, il l’arrête, et n’entend que le bruit du vent, le bruit du vide, le bruissement de cet environnement immense : il le remet, puis le stoppe encore. Un bruit électrique de la civilisation au milieu de nulle part : un plan saisissant montre sa prise de conscience : il s’avance dans le désert et crie « Hello ! ». Drôle et touchant, il fait l’apprentissage de l’Amérique rêvée d’Howard, et de Wenders.

[img]http://www.dontcomeknocking.com/locations/map-moab/images/moab_03.jpg[/img]

La seconde acceptation de « désolation » est justement la transformation du vide sauvage en chaos. Wenders ne regarde plus l’Amérique avec la fascination heureuse des années 70 et celle de « Paris-Texas ». Ni sur le plan du cinéma, ni sur le plan politique.
Première semonce : Howard en fuite est réfugié dans une grotte : « pourquoi ne puis-je pas être mort ? », souffle-t-il, déjà absent.

Mais soudain la caméra panoramique : ce n’est pas une grotte qui l’abrite, mais une autoroute où passent les camions et qui défigurent les paysages.

Seconde semonce : le personnage de Sutter, incarné à la perfection par Tim Roth. L’homme qui traque Howard a d’abord tout du « men in black », avant de devenir au contact de la nature un « men in blue ». La vielle école des cinéastes du passé est dépassée : maintenant, les assurances sont plus que jamais aux aguets. En dévoilant ce côté peu magique du cinéma, Wenders fait preuve d’un désenchantement mélancolique, où la rationalité bat en brèche le rêve. D’autant plus que Sutter est un homme particulier : sans ami, sans famille (alors qu’Howard tente d’en recréer une), parce qu’il refuse les influences extérieures. Tout ce qui n’appartient pas à sa vie réglée est « malsain ».

[img]http://www.linternaute.com/cinema/image_cache/objdbfilm/image/300/6420.jpg[/img]

[b]Tim Roth et Wim Wenders[/b]

Sutter revisite l’histoire de l’Amérique et de son « extérieure » : « Inquisition, invasion du Mexique, rien n’a changé ». Difficile de ne pas y voir un regard sur les relations entre les Etats-Unis et le reste du monde, d’autant plus quand, dans une chambre d’hôtel où Howard séjourne, la télévision montre des images d’Irak (ou de Palestine). L’intégrisme, quelle que soit le bord, alimente les guerres de civilisation, et l’Amérique continue ses invasions d’expansion coloniale. Au temps du Far-west, la nouvelle frontière était précisément les contrées que les deux hommes traversent : l’ouest, l’Utah, le Montana, le Nevada. Puis il y eut la nouvelle frontière de l’espace.
L’Amérique rejoue toujours la même histoire. Quelles sont les nouvelles frontières ? Le Moyen-Orient, le monde ?

Heureusement, Wenders et Sheppard ont eu la bonne idée de donner à Sutter un aspect humoristique, totalement réussi dans la mesure où celui-ci passe par une naïveté à peine perceptible : Sutter est fasciné par la nourriture, les cookies de la mère d’Howard, les patates de Doreen : un être humain se cache derrière les lunettes noires… 8)


[u][b]6) L’effacement d’un personnage ou la nostalgie d’un rêve[/b][/u]

On a beaucoup comparé « Don’t Come Knocking » aux autres films sur la parenté présentés à Canne. Mais c’est là un microcosme circonstanciel. Il faudrait élargir le champ d’investigation pour voir à quoi ce film peut se rattacher.

Pour moi, la vraie comparaison tient avec le chef d’œuvre de Clint Eastwood, « Million Dollar Baby ». Savoir quel est le plus grandiose ne m’intéresse pas. En revanche, leurs connivences, si.
Wenders et Eastwood partagent un même processus créateur : ils travaillent tous deux sur la matière cinématographique. Là où Eastwood exploitent l’évolution de son propre corps filmé comme substance vectrice de sens, sa chair, son vieillissement pour exprimer son évanescence, Wenders travaille sur l’histoire du cinéma, et sa mythologie.

Le cinéma de Wenders est cinéphilique. Il faut lire entre les plans, regarder où il choisit de tourner, et avec qui. La présence d’Eva Marie Saint (la mère d’Howard) ramène dans son film toute une tradition : le cinéma des expatriés, comme Kazan, comme Hitchcock (comme Wenders), le cinéma des plus grands, tout simplement.

La présence de G. Kennedy, second rôle emblématique du cinéma américain, dans le rôle du réalisateur, relève et de l’hommage et de la citation, et de l’amitié. Wim Wenders fait même une courte apparition rigolarde dans l’équipe de tournage.

Après les acteurs, les lieux : aucune scène n'a été tournée en studio.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/Images/ABC_G.jpg[/img]


Pour ce qui est des scènes de western, en réalité, Wenders n’a pas tourné à Monument Valley, le site sacré de la mythologie du western américain, où Raoul Walsh, John Ford, ont filmé (Eastwood aussi, sous la direction de Leone, autre cinéaste de la citation, mais dans le cadre du pur western).
Wenders a installé son équipe dans la ville de Moab, où John Ford a tourné également quelques uns de ses chef d’œuvres, dont « La charge Héroïque », (dont il faut absolument rappelé le titre anglais : « She Wore a Yellow Ribbon »).


[img]http://site.voila.fr/cinepho2/realisat/ford/chargeheroique/cha013.jpg[/img]

[img]http://site.voila.fr/cinepho2/realisat/ford/chargeheroique/cha010.jpg[/img]

[b]La charge Héroïque - She Wore a Yellow Ribbon[/b] de John Ford, tourné à Moab - 1949

Le film dans le film qui est tourné dans « Don’t Come Knocking » l’est à Moab. Wenders a déjà eu recours à ce procédé du film dans le film dans « L’Etat Des Choses ». Mais ici, son choix est un anachronisme complet puisque plus personne ne tourne ce type de western (excepté ceux qui perpétuent le genre avec sincérité mais avec plus ou moins de bonheur comme Kevin Kostner, avec « Open Range »). D’ailleurs les dialogues du film sont surfaits et ne ressemblent pas aux films de Ford ! C’est plutôt la nostalgie du western qui est mise en jeu. Wenders fait d’une pierre deux coups : il s’inscrit lui-même dans la lignée des vétérans qui ont tourné à Moab. Ce n’est pas de la prétention : le film dans le film s’intitule « Le fantôme de l’Ouest ». Pour le cinéaste cinéphile, il faut travailler dans l’intertextualité.

[img]http://www.ocean-films.com/dontcomeknocking/aff6.jpg[/img]

[b]L'Etat Des Choses - 1981[/b]

Il convoque le cinéma des Pères Fondateurs du cinéma américain, les Howard Hawks (tient, Howard, comme par hasard), les John Ford, les Raoul Walsh. La première scène du film est une scène de western, rappelons-le, où Sam Sheppard prête son attitude aux bons souvenirs de John Wayne. La dernière est une scène du film dans le film : Howard Spencer, dans un baroud d’honneur, rue avec son cheval. Il est définitivement redevenu un personnage de la représentation. Il s’efface du monde de la réalité pour se plonger à jamais dans celui de l’imaginaire. N’est-ce d’ailleurs pas un souhait de Wim Wenders lui-même ? « Je crois que je préfère le cinéma à la vraie vie », dit Sky. Elle parle pour Wenders.


Howard Spencer est vivant, mais s’efface progressivement du concret avec laquelle il a eu maille à partir. Il est vraiment un fantôme de l’ouest. Son voyage initiatique à Butte l’a rappelé constamment à ce retour inéluctable : un indien clochardisé (méfaits de l’histoire américaine, et figure du western) tire une balle dans sa monture, soit dans le pneu de sa voiture. Or, cet indien vit dans une caravane où est inscrit « Mayflower », nom du bateau des premiers conquérants du continent. Sa propre destruction originelle est inscrite sur son logis. L’histoire des Etats-Unis comme l’histoire du cinéma américain rattrapent Howard, une fois sa « mission » terminée.

Sans doute « Don’t Come Knocking » clôt-il un chapitre des relations tumultueuses de Wenders avec l’Amérique dont il chérit tant le cinéma, les paysages et l’histoire. Mais son Amérique rêvée se dérobe sous ses pieds. « Il ne reste plus rien à filmer », fulmine le réalisateur du film quand Howard disparaît. Wenders a épuisé ses songes. Il lui reste à partir sur un dernier hommage.

Et là tout le film trouve sa cohérence, du point de vue esthétique, du point de vue de la fiction. Il ne reste que la nostalgie d’un rêve, le rêve américain, le rêve hollywoodien pour Wenders, la nostalgie d’un amour qui n’a jamais existé, pour Howard.








[size=150][b]ATTENTION SPOILER FINAL :[/b][/size]
Face à cet effacement, les enfants, eux, incarnent une vitalité retrouvée : le dernier plan les voit partir dans la voiture du père d’Howard (transmission) chantant leur fameuse chanson « Où est Howard, qui est Howard ». Sur le bord de la route un panneau comme seul des gars comme Wenders ou Sheppard peuvent trouver : « Divide, 1 Km, Wisdom, 52 Km. ». La division (divide) après les retrouvailles, le fait d’être libéré d’un poids, peut les amener à assumer leurs propres vies, avec la sagesse (wisdom) en perspective. Divide existe bien sûr réellement : c’est la ligne de partage des eaux des U.S.A. …

[img]http://www.linternaute.com/cinema/image_cache/objdbfilm/image/300/6414.jpg[/img]
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Messagepar Charisman sur 02 Nov 2005 8:59

Alléchante présentation ! :) Le film est mal desservi par chez moi pour l'instant. :(
We don't need no water Let the motherfuckers burn Burn motherfuckers Burn ! [img]http://www.epidermiq.com/forums/images/smilies/obscene17.gif[/img]
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Wenders et la critique

Messagepar tonnerre de brest sur 03 Nov 2005 2:07

[quote="Charisman"]Alléchante présentation ! :) Le film est mal desservi par chez moi pour l'instant. :([/quote]

J'ai tellement aimé ce film que je suis allé le revoir, et ça m'a permi de bien me déchirer sur sa présentation ! :wink:
Je n'exclue d'ailleurs pas l'idée daller le voir une troisième fois, car c'est vraiment sur grand écran qu'on peut l'apprécier, compte tenu du cinémascope et de l'immensité des paysages.

Ca ne m'étonne pas que le film ne passe pas chez toi (bien que je ne sache pas où tu habites :wink: ) Je dis ça car si mes renseignements sont bons, il n'y a que 57 copie en circulation en France.
Tout ça est très paradoxal: la critique est assez unanime sur le film pour le trouver vraiment bon (d'ailleurs il faut aller voir celle de [u]Mcinéma[/u], excellente), et on pourrait s'attendre à plus de succès.

Mais le travail de sappe contre Wenders exercé par certains jounaux pendant plusieurs années (alors qu'il était jadis leur coqueluche) a semé une mauvaise moisson: et alors qu'ils célèbrent à nouveau le cinéaste, ils sont rattrapé par une sorte de désamour qu'ils ont contribué à créer entre le public et Wenders ( Wenders a aussi sa part de responsabilité en n'ayant pas toujours fait dans l'excellence, mais le pire film de Wenders sera toujours un chef d'oeuvre devant le meilleurs film d'Emmerich, malgré "Le jour d'Après" :aha:... Hum, désolé pour les méga-fans d'Emmerich: c'est :cow: ).

Ceci dit, Wenders a aussi un public fidèle (dont je fais parti). Mais il mérite d'être mieux re-connu.

Enfin bref, j'espère que le film passera par chez toi, on pourrait en discuter :wink: .
Et puis il faut faire fonctionner le bouche à oreille !
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Don't Come knocking vu par bono, the Edge, et Andrea Corr...

Messagepar tonnerre de brest sur 18 Nov 2005 6:00

Un autre éclairage sur le film... musical, cette fois-ci.

Comme on le sait, Bono, avec U2, brian Eno, ou de diverses manières, apporte depuis longtemps des contributions musicales aux films de Wim Wenders. Leur amitié fonctionne si bien en ce domaine qu'elle a donné lieu au film "The Million Dollar Hotel".

C'est à la toute dernière minute que Bono a pu donner cette petite perle qu'est la chanson du film, au titre éponyme du film, chantée en duo avec Andrea Corr, dans un registre très différent des Corrs d'ailleurs.

Voici la vision de Bono sur le film...

[b]Don’t Come Knocking

You’re everything I could want
There’s no house you couldn’t haunt
You’re the key that could keep me in
You’re the sense, under the skin

I won’t bring you roses
I’ll bring myself instead
Time only is time
For what is meant
Not what was said

Don’t come knocking don’t come knocking
Don’t come knocking at my door
Don’t come knocking, knock, knock, knocking
Don’t come knocking no more

You’re a dream I could wake up in
You’re a fight I shouldn’t try to win
You’re the door, I’ll always leave open
You’re the heart that’s always hopin’

Off a tree-lined avenue, in a college made of stone
I’ll sit there not dreaming, I would rather live alone

Don’t come knocking don’t come knocking
Don’t come knocking at my door
Don’t come knocking, knock, knock, knocking
Don’t come knocking no more

All the stars in the sky
They can’t light our way, oh no
All the maps, and all the charts
All the dreams…
Dreams won’t leave you
Home
Home

Don’t come knocking don’t come knocking
Don’t come knocking at my door
Don’t come knocking don’t come knocking
Don’t come knocking at my door
Don’t come knocking, knock, knock, knocking
Don’t come knocking no more

Ecrite par Bono & The Edge, chantée par Bono & Andrea Corr - Bande Originale du Film "Don’t Come Knocking" de Wim Wenders - 2005 [/b]

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L'agent Squeulit pensait qu'il s'agissait en fait d'une pierre de forme triangulaire
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tonnerre de brest
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Messagepar N°6 sur 27 Nov 2005 3:40

Je suis content de voir que Tonnerre a su finalement maîtriser ses tendances hyperboliques et restraindre ses critiques à quelques lignes, histoire d'attirer le plus grand nombre ! Bien joué Tonnerre ! :p

Pas le courage de lire là comme ça maintenant tout de suite au pied levé, mais j'ai saisis l'idée principale : tu as aimé. Ca tombe bien, moi-aussi ! Excellent film, pour toutes les excellentes raisons dont tu as parlé j'en suis certain. Donc, euh, tout comme tonnerre de brest (on n'a pas l'occasion de sortir une phrase pareille tous les jours tiens) !
Si quelqu'un m'a compris c'est que je n'ai pas été clair.
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Messagepar tonerre de brest sur 04 Déc 2005 3:53

N°6 a écrit:

[quote]Je suis content de voir que Tonnerre a su finalement maîtriser ses tendances hyperboliques et restraindre ses critiques à quelques lignes, histoire d'attirer le plus grand nombre ! Bien joué Tonnerre ! :p
[/quote]

Espèce de sapajou :idea: ! Tu auras au moins remarqué, j'espère, que j'ai fait une courte introduction pour ceux qui n'auraient pas eu envi de lire la suite ! :twisted:
Pour le reste, je considère qu'Epidermiq est un lieu où l'on peut s'adonner à l'analyse de films. Il est bien désigné comme plateforme culturelle, non ? Or, j'ai appris que qu'il vaut mieux approfondir un sujet que passer superficiellement sur beaucoup, en terme de culture...
Donc, relis ce que j'ai écris, et dis moi si tu es d'accord, fainéant :idea: !

[quote]Pas le courage de lire là comme ça maintenant tout de suite au pied levé, mais j'ai saisis l'idée principale : tu as aimé. Ca tombe bien, moi-aussi ! Excellent film, pour toutes les excellentes raisons dont tu as parlé j'en suis certain. Donc, euh, tout comme tonnerre de brest (on n'a pas l'occasion de sortir une phrase pareille tous les jours tiens) !
[/quote]

En tout cas ça fait plaisir de croiser quelqu'un qui a su apprécier ce chef d'oeuvre. Retour en forme, N° 6 !
On relance quand nos déambulations cinéphiliques :twisted: ?

Signé Tonnerre de Brest.
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