par N°6' sur 05 Mar 2004 23:05
Voici enfin ma review du film.
[b]MINORITY REPORT[/b]
Steven Spielberg va peut-être enfin trouver grâce aux yeux de certains critiques. Spielberg a en effet souvent été accusé de mièvrerie, de manichéisme et de naïveté dans ses films. On a en effet souvent l’idée d’un grand enfant réalisant uniquement des films à grand spectacle et grand public. Et bien, si jamais un film a pu venir apporter une nouvelle dimension à son auteur, « Minority Report » est bien celui-là.
Car en effet, nous sommes ici loin des territoires habituellement habités, ou censés être habités, par l’ami Spielberg. Certes, il s’agit à nouveau d’une grosse machine hollywoodienne, et très spectaculaire, mais le film, derrière sa profusion d’effets spéciaux et de séquences d’action, contient une bien intéressante réflexion et surtout, surtout, diffère largement par son visuel et son atmosphère d’un produit ricain habituel.
C’est bien ce qui m’a séduit sur ce film : la réalisation de Spielberg, et tout le côté technique du film. Le réalisateur nous livre ici un film très noir, parfois même sordide, doté d’un humour grinçant et de détails pour le moinsglauques. Si le film commence assez gentiment du point de vue de la réalisation, après c’est un vrai festival, un feu d’artifice. Le futur aseptisé que l’on est tenté d’assimiler au début se transforme vite en endroit lugubre, délabré et décadent. Je ne pourrais pas citer tous les exemples de noirceur visuelle et thématique qui ponctuent le film, mais on peut tout de même citer la fameuse visite de Cruise chez le médecin censé lui changer les yeux. Le fameux médecin, qui habite d’ailleurs un appartement bien glauque (dans lequel est projeté un film en noir et blanc de Samuel Fuller (référence référence !), dans le premier plan où il apparaît, fait exploser un jet de morve, avant d’être filmé en gros plan durant toute la séquence, histoire de bien voir son nez coulant. Une infirmière bien louche remonte son pantalon et sort vite de toilettes qu’on devine bien crasses, le frigo est rempli de sandwichs pourris infestés par les vers et de lait plus que fermenté, que Cruise va avoir l’occasion de goûter…Le médecin, bien crade sur lui, commence alors à s’occuper des yeux de Cruise, tandis que la nouvelle paire attend bien sagement dans un sac plastique juste à côté…Cette séquence est assez cauchemardesque et surréaliste, et croyez moi que la réalisation nous le fait bien sentir. On pourrait aussi citer les fameux « bâtons à vomir » des policiers de la Pré-Crime, dont un simple contact suffit à faire vomir, nous offrant ainsi un plan très sympa d’un flic dégobillant bien comme il faut sur un collègue…Ou encore la course-poursuite dans différents appartements, eux-aussi bien sordides (quand même pas autant que chez le médecin, celui-là est un cas), qui nous montre un gros assis sur ses chiottes, un couple en train de baiser, etc. (ça peut paraître anecdotique dit comme ça, mais quand on le rapproche de l’atmosphère général du film cela en rajoute encore plus dans le côté glauque), Cruise qui fait rouler par mégarde un de ses yeux dans les égoûts,... Et plein d’autres détails comme ça. Bref, c’est pas « E.T. ». Ainsi, la réalisation, qui aime à filmer les acteurs en gros plan histoire de souligner diverses détails peu ragoûtants (morves, yeux injectés, etc.), la photographie, qui nous propose des couleurs qui sombrent vite dans le terni et le délavé (ce qui contraste remarquez avec les scènes d’extérieur, ou ceux dans le QG de la Pré-Crime, bien proprets, ou ceux à la campagne, paradisiaque, qui contraste comme le jour et la nuit avec la ville), les décors, qui nous offre à contempler des intérieurs d’appartements, des ruelles ou autres (en gros, les bas-fonds) particulièrement glauque comme je l’ai déjà dit (mais j’insiste car c’est vraiment important vous voyez), qui eux aussi contrastent terriblement avec les autres scènes, plus propres sur elles du film. C’est un peu comme si « AI » côtoyait « Orange Mécanique ».
Et ce contraste entre extérieurs et intérieurs n’est bien sûr pas innocent, puisqu’il illustre le sujet du film, qui est de montrer petit à petit que le système de répression du crime mise en place par cette société à-priori parfaite n’est peut-être pas si parfait qu’il n’en a l’air…
Il faut également ajouter à cette avalanche d’immondices et de glauque le héros lui-même qui, s’il apparaît de prime abord bien propre sur lui, comme le reste de la société qui l’entoure, se révèle être très vite un camé obsessionnel et peut-être meurtrier. Ouch. D’ailleurs, Cruise, qui commence donc le film au top de sa forme, va passer au fur et à mesure que le film progresse à travers différentes péripéties, dont la plus pénible est la fameuse transplantation d’yeux, qui lui donneront sur la fin un aspect bien moins engageant. Ainsi, par bien des aspects, la société telle qu’on nous la dépeint en 2054, sous des couverts lisses et pacifiés, débarrassée de tout meurtre, révèle sa véritable nature, bien plus tordue, par un long processus qui ne se clôt véritablement qu’au dernier plan du film.
Cette société, parlons-en. Société du futur très fliquée, où chacun est fiché, dont l’empreinte rétinienne est scannée à longueur de journée, et ou bien sûr on arrête des gens avant qu’ils n’aient fait quoi que ce soit de répréhensible. Chouette alors. Sur le plan visuel, c’est un futur high-tech comme on voit souvent au cinoche : voitures hyper clinquante, véhicules volants, très hauts immeubles, réalité virtuelle, armes plus ou moins laser, etc. Tout les ingrédients de la société du futur telle que se la représente Hollywood et les romans cyber-punk de William Gibson. Les effets spéciaux sont d’ailleurs très réussis, impressionnants et bien pensés (comme ces routes retournées) et sonnent toujours vrai (je le précise parce que depuis « Star Wars : l’attaque des clones » on peut douter).
Les scènes d’action elles-aussi sont très bien, et caractérisées par des bonnes idées de scénario qui leur donnent un plus (comme la course-poursuite dans les apparts, la bagarre dans l’usine automobile, les sauts de Cruise de voiture en voiture, etc.).
Quant à l’intrigue, c’est peut-être par elle que le bas blesse. En effet, et si elle est par moments vraiment intéressante, d’autres fois par contre elle est plutôt assez plate. Pas forcément toujours convaincante. Surtout par rapport à la révélation finale, lorsque l’on apprend finalement la vérité. Une vérité un peu décevante j’ai trouvé par rapport à ce à quoi on pouvait s’attendre. Disons donc que l’on a une intrigue policière honnête, basée sur le postulat certes inhabituel du coupable par intention, mais qui se résume par la suite à une chasse à l’homme, bon moyen pour explorer plus en avant les différentes facettes de cet univers futuriste, et un puzzle dont le héros va devoir reconstituer les pièces…dans son propre passé. Disons qu’on peut se dire sur la fin que c’est tout de même beaucoup de bruit pour rien.
A part, bien sûr, si on prend en compte la dimension philosophique du film, dimension que l’on doit bien sûr à l’auteur de la nouvelle dont est inspiré le film, Philip K.Dick. Comme on peut s’en douter dès qu’il s’agit d’affaires temporelles, on le droit à des petits paradoxes temporels, mais aussi à une réflexion sur la condition humaine (rien que ça), sur le déterminisme et le libre-arbitre (ça on le sentait venir), et « d’autres choses encore » (expression pratique pour moi pour m’éviter de m’étendre sur le sujet).
Les acteurs sont tous très bons, rien à redire. Cruise est excellent, comme d’hab quoi. D’autant que là il transgresse quelque peu les règles qu’il suit habituellement, en s’enlaidant le visage à l’aide de différents stratagèmes (il se rase la tête ! Argh !). Colin Farrel, alias l’envoyé du ministère de la justice, s’il se tape un petit trip à la Tommy Lee Jones dans « Le Fugtif », est également très bon. Son personnage, présenté au départ comme un gars très obséquieux et dédaigneux, avant qu’il ne soit suggéré qu’il pourrait être un pur salaud, se révèle être plus ambigu que cela. Tout le reste du casting est impec, y compris Klea Scott, alias Emma Holis dans la troisième saison de « MillenniuM » (bon, elle a un rôle très secondaire, mais bon hein).
Plein de petites bonnes idées émaillent le film. Comme le fait de filmer la course-poursuite à travers les appartements par en-dessus, comme s’il n’y avait pas de toit, ce qui est bien efficace. Ou ces publicités, dans le métro et dans les magasins, « personnalisées », puisqu’elles identifient immédiatement le passant grâce à un petit scan rétinien et s’adresse à lui en particulier, en citant son nom (car en 2053, les pubs parlent). Et sont capables de se souvenir du dernier achat qu’a fait une personne quand elle rentre dans un magasin. Ou les cabines de réalité virtuelle, dans laquelle des paumés de service réalisant leurs fantasmes. Plein de petits bon trucs comme ça vous voyez…
Voilà, excellent film donc, qui espérons le rehaussera le crédit de Spielberg, qui le mérite. D’ailleurs, plus j’y pense et plus je me dis que le côté glauque de son film n’est pas tout à fait innocent : à la sortie d’ « AI », il fut taxé comme je l’ai dit plus haut de mièvrerie et de mentalité rose-bonbon. Peut-être ainsi a t-il voulu répondre à ses critiques dans « Minority Report », surtout quand on pense aux points communs des deux films, qui sont finalement tous deux des quêtes initiatiques au sein d’une société futuriste. Tous deux sont d’excellents films (n’en déplaisent à certains), qui représentent quelque part les deux facettes d’un même talent. Qu’il est doué ce Steven.
Coup de gueule : pourquoi avoir gardé le titre original ? Dans le film, les personnages font plusieurs fois référence au « rapport minoritaire », donc il eut été logique et cohérent de reprendre l’expression. Je ne suis pas pour les traductions systématiques, mais y a des fois faut pas abuser…
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Edité par - No 6 le 07/10/2002 05:41:25