Réalisme en troisième

Il y a de cela plusieurs mois, j’ai entreprit une replongée dans l’univers de la série depuis son point de départ, en entamant ma première intégrale depuis l’arrêt de la série. Dans un monde idéal, j’aurais atteint le dernier épisode avant la sortie du film. Dans le monde réel, j’ai finalement juste achevé la saison 3. Il se trouve que les hasards du monde réel ont bien fait les choses, puisque rien ne ressemble plus au look, à l’ambiance et à l’esprit d’ « I Want to Believe » que la troisième saison de la série.
La saison 3 est l’une des plus nocturne de la série, et le détail est révélateur d’une ambiance voulue terne et oppressante, chargée d’une sorte de mélancolie désabusée. Un feeling dont la série s’éloignera franchement dès la saison suivante, sous l’influence conjuguée de nouveaux directeurs de la photographie, d’un besoin de renouvellement et d’une volonté de séparer clairement les atmosphères de « X-Files » et de « MillenniuM » qui débute alors. La troisième saison est aussi sans aucun doute la saison la plus réaliste. Le fantastique s’y fait souvent très discret, et ses ressorts sont généralement psychologiques. Plus marquant encore, pas moins de quatre épisodes ne contiennent quasiment aucun phénomène surnaturel ou les placent en périphérie de l’intrigue principale (‘‘Grotesque’’, ‘‘Hell Money’’, ‘‘Avatar’’, ‘‘Quagmire’’) et d’autres encore en font un usage très modéré tel ‘‘Clyde Bruckman’s final’’ repose, cité dans le film, ou encore ‘Oubliette’.
Ce dernier est d’ailleurs sans aucun doute l’épisode de la série le plus proche de ‘‘I Want to Believe’’. Mais, au-delà du fait qu’il est totalement illusoire d’espérer jamais voir un nouvel « X-Files » qui ne comporte aucune réminiscence d’un des 202 épisodes télé, il se trouve que le long-métrage s’en écarte par le biais de plusieurs thématiques mais aussi par le motif beaucoup plus complexe des enlèvements qui amène l’histoire dans une direction très différente.
Sans doute s’est-on finalement totalement habitué au basculement vers le fantastique, voire même le merveilleux, opéré par les saisons 4 et suivantes ; revoir la troisième saison ravive le souvenir de l’extrême élasticité de la série, de sa capacité à changer non pas seulement de style, mais bien de genre d’épisode en épisode, et encore plus de saison en saison. Difficile de mieux illustrer l’absolue chimère que constitue toute tentative de définir une formule de ce que serait un épisode standard de « The X-Files ». La tentative est hérétique. Son aptitude à surprendre, à traiter de la peur en proposant à chaque fois quelque chose de différent dans le ton et la forme, Mulder et Scully représentant l’unique point d’ancrage, est la définition la plus précise qu’il me semble possible de retenir de « The X-Files ». D’ailleurs, le principal point faible de la saison 3 est sans aucun doute son uniformité qui confine à la routine. « X-Files » est une œuvre dont l’une des caractéristiques les plus étranges est que l’homogénéité est son ennemie.

Reprise de pouvoir

La mise en parallèle de la saison 3 de la série et de « I Want to Believe » a d’autres fondements. La veine réaliste qu’on remarque dans les deux cas a en effet le même objectif sous-jacent. A la fin de la saison 2 comme à la fin de la série, le personnage de Scully était en effet un peu abîmé, affaibli. La seconde saison l’avait vue à la fois être enlevée à au moins trois reprises (par les aliens, Donnie Pfaster et les cannibales de la petite ville tranquille) et le rôle conçu au départ comme l’égal de Mulder tendait à se réduire à celui de demoiselle en détresse. En outre, alors que l’aspect fantastique de la série, et notamment de sa mythologie, s’était accentué, le scepticisme forcené de Scully risquait à tout moment de sombrer dans le gimmick ridicule. Le réalisme accentué de la saison 3 permettait donc de donner du poids au point de vue de Scully, et un effort particulier avait été fait pour qu’elle soit l’avocate d’une vision alternative crédible de la mythologie qui ne fasse pas appel aux petits hommes verts (‘‘Nisei’’ et ‘‘731’’ révélaient que les militaires et le Syndicat avaient enlevé Scully et consacraient l’existence d’une fracture entre Mulder et Scully qui ne se résoudrait que dans le dernier tiers de la saison).
De la même manière, les dernières saisons de la série avaient assez fortement affaibli le personnage. Ce fut là l’une des conséquences les plus problématiques du départ progressif de David Duchovny et des contrats de Gillian Anderson appelant à une participation de plus en plus réduite de l’actrice : Scully se voyait souvent limitée à pleurer l’absence de Mulder.

Tout cela conduit à faire de « I Want to Believe » un X-File très Scullyien. On est loin de « Fight the Future » dont la première minute montrait un extraterrestre et condamnait dès lors au ridicule les protestations à venir de Scully et qui faisait à nouveau d’elle la princesse à sauver. Ici son point de vue cartésien et scientifique est une clé de lecture possible de l’intrigue et c’est elle qui se lance à la rescousse de Mulder.

Deux pour un tout

Plus largement, le film tout entier vise à réaffirmer de façon souvent maligne ce qui constituait déjà le sous-texte constant des deux dernières saisons – mais que l’on peut en fait faire remonter aux origines de la série. A savoir que Mulder et Scully ne constituent une entité entière et intègre que réunis. Le duo est indivisible et ses deux membres sont indispensable à la bonne tenue des enquêtes, contrairement aux apparences qui font que les affaires non-classées sont personnifiées par Mulder. Sans le rationalisme de Scully qui le freine et le cadre, Mulder se serait depuis longtemps noyé dans le délire et la paranoïa – sans compter qu’il serait déjà mort plusieurs fois. Dans la chronologie de la série, Mulder travaillait sur les X-Files depuis deux ans au moment ou Scully l’a rejoint. Avant elle, pourtant, il n’avait encore rien percé de la réelle nature du complot extraterrestre.
La nature fusionnelle de cette relation, et le fait qu’elle ne laisse guère de place à quelqu’un d’autre, fonde d’ailleurs la logique du basculement romantique de leur union. Le cas contraire condamnerait Mulder et Scully à la solitude et la chasteté éternelle et, in fine, détruirait la crédibilité des personnages. Or, « The X-Files » ne peut plus fonctionner si l’on cesse de croire à Mulder et Scully.

C’est vrai, la série a plus souvent été dirigée par les histoires que par ses personnages. Pourtant, une comparaison rapide avec des séries réellement story-driven démontre les différences majeures avec « X-Files ». Parce que son duo de personnage était, comme je l’ai dit plus haut, le lien unique reliant des segments extrêmement hétérogènes, il a forcément du être travaillé et défini autrement plus précisément que les personnages interchangeable des franchises story-driven comme « CSI » ou « Law & Order ». Dès la première saison de la série, plusieurs épisodes au sein de l’ensemble sont en fait character-driven. Un exemple mémorable est ‘‘Beyond the sea’’ – mais dans les faits, Glen Morgan et James Wong n’ont jamais écrits que des épisodes character-driven. On en revient à l’élasticité fondamentale de la série. Et deux des saisons les plus problématiques de la série, la cinquième et la septième, trouvent la racine de leur mal justement dans la volonté des auteurs de sacrifier les personnages sur l’hôtel de l’histoire – avec l’improbable inversion des croyances de Mulder et Scully ou l’écriture tarabiscoté du basculement romantique de la relation Mulder et Scully que les auteurs savent controversée et qu’ils essayent donc de faire avaler en la pliant à des impératifs dramatiques douteux plutôt que d’être simples et naturels.

Séparation

Quand « I Want to Believe » commence, Mulder et Scully sont sous le coup d’une nouvelle forme de séparation. Celle-ci ne leur est pas apportée par l’extérieur, mais vient d’eux-mêmes.
La série les avait laissés fuyards, après que Mulder ait été condamné à mort et se soit évadé. Le temps a passé, et Mulder vit toujours à l’écart du monde, officiellement séparé de Scully alors qu’ils habitent la même maison. Celle-ci travaille en tant que médecin dans une clinique catholique administrée par des religieux. C’est la preuve que, dans le monde des « X-Files », le contexte a changé : de toute évidence, Mulder n’est plus la priorité des extraterrestres et ceux-ci ont largement relâché la pression sur le FBI. Pourquoi ? Toutes les hypothèses sont possibles mais la question ne sera de toute façon résolue qu’en cas d’éventuel troisième volet cinématographique.
Toujours est-il que Scully a pu reprendre une vie normale, dans la lignée de sa vocation d’origine, tandis que Mulder est reclus et replié sur lui-même. Elle s’éloigne inexorablement, et plus ou moins consciemment, Mulder l’y encourage en l’excluant (ce qui, à mes yeux, fait passer la pilule du cliché du héros-désinvesti-barbu, à cause de la double-signification que prend donc celle-ci). Quand un agent du FBI cherche à contacter Mulder à travers elle, elle voit une branche à laquelle il pourrait se raccrocher.
Mais l’expérience accentue encore leur séparation en renforçant le sentiment d’exclusion de Scully. L’agent Whitney du FBI, qui fait appel à Mulder, n’associe les X-Files qu’à celui-ci. Scully n’est conviée que parce que Mulder exige sa présence. Sur place, elle reçoit à peine un regard. Pour quelqu’un qui se demandait déjà si elle avait encore sa place aux cotés de Mulder, c’est sans doute plus qu’il ne lui en fallait.

Un Fox Mulder qui tend à l’autisme, une Dana Scully qui doute d’avoir encore une place à ses cotés, le duo est mal en point. L’histoire de « I Want to Believe » sera l’occasion d’entreprendre une reconstruction tant mutuelle qu’individuelle. L’occasion d’une première mise en abîme thématique évidente puisque c’est aussi une forme de reconstruction qui justifie les agissements des deux méchants du film, pendant maléfique symbolique de Mulder et Scully. Mais cela, j’y reviens plus bas.

Deux nouveaux agents

On pourrait penser que Dakota Whitney est une nouvelle version féminine de Mulder, une croyante qui admire son prédécesseur. Mais la caractérisation du personnage se révèle plus subtile et en lien avec l’élément central du film. Plus qu’une croyante, Whitney est une femme qui voudrait croire. Et ce qu’elle admire en Mulder, c’est surtout qu’il représente un passé révolu, une forme de ‘magie’ qui a définitivement quitté les couloirs du FBI et dont la seule trace ténue se retrouve dans les rapports d’enquêtes remplis par les deux agents.
Six ans ont passé, et une empreinte très différente a été apposée à ces lieux. Un élément symbolisé par le gag sur George Bush, point d’orgue d’une première demi-heure où la présence de l’humour est surprenante, mais n’empêche pas pourtant le développement de l’atmosphère glauque et désespérée qui caractérisera seule l’heure suivante. Au passage, les décors des couloirs du FBI sont une jolie réactualisation de ceux de la série, ils possèdent le feeling des anciens, tout en ancrant l’idée d’un Bureau transformé. Globalement, ce domaine est une réussite : les décors intérieurs comme extérieurs font impression.
L’agent Drummy, le partenaire de Whitney, n’est pas non plus exactement la variation supplémentaire qu’on attendait sur la formule de l’agent sceptique. Plus que cartésien, l’agent est surtout marqué par son incapacité totale à la moindre empathie, sa persévérance inexistante et son intolérance constante. Bref, l’agent Drummy est un personnage qui se bat du coté des gentils, mais en fait détestable du début à la fin, et il se révèle finalement comme quelqu’un sur qui on ne peut pas compter. D’où la nécessité de recourir en dernière minute à une figure familière de la série, ce qui constitue un clin d’œil d’autant plus agréable qu’il n’est pas surfait – plutôt dans la droite ligne des apparitions du personnage dans les épisodes non-mythologiques de la série.

Un personnage cinématographique

« I Want to Believe » n’est qu’un épisode télé sur grand écran, c’est l’un des arguments qu’on aura le plus entendu. La même chose s’était d’ailleurs dite à propos de « Fight the Future » qui, pour sa part, tentait de justifier son rattachement au cinéma par une débauche d’effets. Le problème, si tant est que cela en soit un, est de toute façon insoluble. Il ne fait pas de doute qu’on dira systématiquement cela de toute adaptation ciné d’une série réalisé dans la continuité de celle-ci, comme cela a été le cas jusqu’ici. L’idée elle-même repose sur le concept de séparation franche entre les deux medium, contestable à la base et qui le fut encore plus à partir du moment où « The X-Files », justement, contribua largement à brouiller la frontière visuelle entre l’image de la fiction cinématographique et la fiction télévisuelle.
Il est sans doute vrai que le cinéma tend à raconter les histoires de manière plus visuelles que la télévision qui repose plus sur le scénario – si on met de coté des dizaines de contre-exemples des deux cotés. Sans doute peut-on faire le reproche à « I Want to Believe » de se reposer beaucoup sur son écriture. Vu la qualité de celle-ci, ce n’est pas un problème rédhibitoire. Surtout que les deux scénaristes ayant poussé encore plus loin que d’habitude leur refus du dialogue d’exposition – et donc leur confiance en l’intelligence de leur public – on ne peut pas vraiment dire que ce scénario soit très télévisuel non plus.
Et puis l’accusation selon laquelle tout cela n’est qu’un épisode projeté sur grand écran butte quand même sur un élément non négligeable : ni le couple de méchant, ni le personnage du Père Joe, prêtre pédophile ayant violé 37 garçons, n’auraient passé le cap de la censure télévisuelle. Et, sans eux, les fondements du film s’écroulent.

Quelle confiance peut-on avoir en un homme tel que le père Joe, quelle croyance peut-on avoir en sa volonté affichée de rédemption ? Telle sont les questions taboues posées au bout de cinq minutes par Chris Carter.
L'inclusion de ce personnage de prêtre pédophile est d'ailleurs un étrange écho du rejet, d'ordre quasi-moral, dont fait l'objet la relation entre Mulder et Scully, perçue comme incestueuse par certains...

Si nous, en tant que public, nous posons des questions sur Father Joe, les premiers à le faire sont évidemment Mulder et Scully eux-mêmes. Or, Father Joe a été conçu pour interagir de façon complexe et nuancée avec ces deux personnages. Scully, dans la continuité de ce que l’on connaît d’elle, se montre impitoyable avec le criminel. Et, affectée par la crise qu’elle traverse, ce n’est pas peu dire : sur la corde raide, Scully est colérique, impulsive et agressive. Mais son sentiment premier envers le Père est contrebalancé par son rapport à la Foi, qui s’est de nouveau révélée un refuge pour elle. Les voies du Seigneur peuvent-elles être à ce point impénétrables qu’il s’exprime par ce biais effrayant?
Les sentiments de Mulder sont inverses : il veut croire. Pas seulement parce que c’est son inclination naturelle, mais surtout parce confronté à nouveau au paranormal, son existence reprendrait une légitimité. Mais Mulder, lui, a toujours rejeté la religion et le passé criminel du personnage l’incite à la prudence. Cependant, lui n’a jamais eu autant de difficulté que Scully avec le concept de la rédemption. Parce qu’il est enclin à pardonner aux autres comme il voudrait pouvoir se pardonner à lui même l’enlèvement de sa sœur. Alors, comme à son habitude, il lui faudra peu de gages pour faire confiance et, même, s’attacher au bonhomme. Si le film est très Scullyien et s'ouvre et se ferme avec elle, Mulder n'est pas pour autant délaissé. Un équilibre est en fait trouvé par le biais du fait que c'est le personnage de Mulder qui se trouve être le moteur de l'action pendant tout le corps du récit, une fois passée l'introduction et avant la conclusion.

Le personnage du Père Joe est trouble, dérangeant, mais ne suscite pas le rejet. Ce qui, en soi, témoigne de la qualité du jeu de Billy Connolly. Il parvient à inscrire son personnage juste à la frontière entre la normalité et la folie, entre une sorte de fraîcheur naïve et une noirceur pesante qui ne le quitte pas.
David Duchovny et Gillian Anderson, très investis, sont parfaits. Duchovny trouve visiblement plaisir à interpréter un Mulder renaissant progressivement à la vie et renouant contact avec le monde extérieur – y compris sa partenaire. Gillian Anderson retrouve cette intensité et cette justesse de jeu qu’on n’avait pas vue dans la série depuis longtemps. (Les trois dernières saisons pêchaient beaucoup par le manque d’implication des deux acteurs.)
Bien dirigé, Alvin ‘Xzibit’ Joiner assume la négativité de son personnage et ne cherche pas à l’amoindrir pour s’assurer les faveurs du public. La prestation d’Amanda Peet a suscité pas mal de critiques, reste qu’elle fait ce qu’on lui demande : incarner un personnage en pleine confusion, tiraillée entre des aspirations totalement contradictoires et qui finit victime d’avoir voulu être plutôt que d’avoir été.

Miroirs

« Don’t give up ». Le message du Père Joe à Scully résonne à plein de niveaux et revêt des significations multiples. La plus anecdotique est la référence méta-textuelle au fait que l’existence même de ce film ait dépendue du refus de ses créatifs d’abandonner. Frank Spotnitz explique clairement que lui-même, fin 2006, n’y croyait plus. Chris Carter avait engagé un bras de fer avec la Fox, par le truchement d'un procès et, à un moment donné, il sembla que le pari avait été perdu. Difficile de dire si « I Want to Believe » aurait vu le jour si la menace de grève des scénaristes n’avait pas incité la Fox à inventorier les films susceptibles d’être produits rapidement. Dans ce contexte, céder à l’exigence de Carter d’avoir le final cut leur sembla en tout cas être un risque mesuré puisque le budget l’était lui-même. Fixé à 29 millions de dollars, celui-ci, si on comptabilise à la fois l’inflation, le niveau du dollar et l’explosion des coûts qu’impose le passage de la télé au grand écran (le salaire des techniciens est plus élevé, le matériel plus cher, et 60 jours de tournage sont nécessaires contre 22 jours pour deux épisodes les trois dernières saisons tournées à Vancouver, en tenant compte des jours de deuxième équipe), est dans le même ordre de grandeur que pour les épisodes de la série.

Scully interprète d’abord ce message comme un signe qu’elle a raison de vouloir tout tenter pour sauver Christian, le jeune garçon qu’elle traite à l’hôpital et auquel elle s’est fortement attachée – de toute évidence, elle l’identifie à William. Plus largement, il l’incite à ne pas abandonner ce qu’elle a acquis auprès de Mulder au fil des années – alors qu’elle était prête à le faire.
Scully s’est réinstallée dans une normalité d’apparence plus confortable. Le parcours du personnage au fil de l’histoire sera de réaliser que cette apparence est trompeuse. Tout simplement parce qu’elle force Scully à ne plus être elle-même et à refuser d’admettre qu’elle a changé. Le message de Joe lui permet d’assumer qu’elle est devenue quelqu’un qui croit aux possibilités extrêmes, à l’intuition et à la force de la volonté -- des valeurs éloignées de l’idéologie scientifique qui la définissait totalement quinze ans plus tôt. A la conclusion du film, Scully tranche son dilemme entre la science et la Foi en trouvant l’équilibre entre les deux. Elle accepte définitivement d’agir comme le lui recommandent ses convictions plutôt que comme l’exigerait la normalité. Dans un effet de miroir avec la scène du retour de Mulder au FBI, ou chacun dévisage le retour de la brebis galeuse du Bureau, elle choisit à son tour d’assumer les regards réprobateurs qui se posent sur elle. En termes simples, elle est tout simplement devenue Spooky Scully.
De part cette fin, où Scully assume la divergence avec son administration religieuse, la série reste fidèle à ce qu’elle a toujours dit sur la religion : « X-Files » respecte et admire la spiritualité mais porte un regard définitivement négatif sur les cultes organisés qu’elle dépeint systématiquement comme artificiels et aliénants.

Mais le message du Père peut se lire de manière beaucoup plus sombre et inquiétante. Le couple de méchants du film n’a-t-il pas fait sien cette devise ? C’est bien leur acharnement, leur incapacité à renoncer à ce qu’ils veulent – être ensemble – qui constitue leur motivation. Si on ajoute à cela la thématique de la reconstruction, qui recoupe également les deux duos, on constate que, de manière insidieuse, le scénario installe un jeu de miroir culotté. Comme annoncé entre les lignes - et ce concept est la clé des lectures contradictoires qu'on en fait, « I Want to Believe » est en son cœur une histoire d'amour horrifique. Le Russe et son époux représentent une forme jusqu’au-boutiste et amorale du duo Mulder-Scully. Qu’est-ce qui alors sépare les uns des autres ? Le doute, bien sûr, constitutif de Mulder et de Scully. Ce n’est pas un hasard si « I Want to Believe » les montre constamment se remettre en question et s’interroger sur l’opportunité de leurs actions. C’est ce qui les rend justes et Humains.

Expériences Russes

Comme toujours avec « The X-Files », l’histoire trouve ses racines dans la réalité. Les expériences Russes évoquées dans le long-métrage auraient réellement existé, c’est en tout cas ce dont témoignent certains documents dont on pourra toujours discuter de l’authenticité. En tout état de cause, ils servent de nouvelle source de possibilités extrêmes que l’univers x-filien peut explorer. Et toutes extrêmes qu’elles soient, l’intérêt est aussi que certains des éléments les plus saisissants du film (la tête détachée encore vivante et réactive) soient bien de réelles possibilités.

Sur la base de ce concept, et fidèle à la tradition de la série dans le domaine de la speculative fiction, le scénario de Chris Carter et Frank Spotnitz imagine que les recherches sur les cellules souche ouvrent des possibilités inédites en matière de greffe en permettant de régénérer des tissus nerveux (d’où la connexion avec l’approche thérapeutique de Scully) et donc de reconstituer des connexions qui jusqu’ici résistent aux meilleurs chirurgiens.
Alors, lorsqu’un immigré Russe ayant connu l’existence de ces expérimentations quand il était au pays court le risque de voir périr l’homme qu’il aime, la possibilité, pour extrême qu’elle soit, lui semble irrésistible et il a vite fait de faire venir les auteurs de ces recherches pour les appliquer à l’homme.
D’autant qu’en plus de le sauver, elles permettront à cet homme de se débarrasser définitivement d’un corps qu’il rejette totalement pour les sévices que le Père Joe lui a infligés. Le fait qu’il souhaite un corps féminin est-il une aspiration personnelle qu’il a éventuellement développée ou bien provient-il plutôt d’une volonté de se conformer à la sexualité hétéro d’origine de son époux ? L’histoire ne le dit pas, et à partir du moment où il est possible d’envisager soi-même ces explications, je crois plutôt heureux que le script ne s’aventure pas sur ce terrain-là.
Par ailleurs, faire de l’une des victimes du Père Joe l’un des méchants de l’histoire est un commentaire désabusé sur le cycle humain de la violence qui participe de la vision sombre du monde portée par le long-métrage.

Au passage, le détail le plus incongru de l’affaire est sans aucun doute l’idée que Scully fasse ses recherches médicales sur Google. Peut-être faut-il y voir un clin d’œil des auteurs (franchement malvenu du coup) à la manière dont eux-mêmes ont eu vent de ces expériences Russes en tombant sur un lien vers YouTube.

Comme à leur habitude, Carter et Spotnitz essayent de créer un contexte crédible à ces expériences et laissent entendre que différents essais ont été menés pour transposer les techniques développées sur les chiens à l’homme. C’est pourquoi plusieurs enlèvements ont eu lieu avant celui de l’agent du FBI qui correspond à la première tentative de transplantation. Ces premières victimes d'enlèvement avait d'abord besoin d'être compatibles entre elles deux par deux: ainsi, il n'a pas été nécessaire avant l'enlèvement de l'agent du FBI de ne s'attaquer qu'à des victimes du groupe AB -- ce qui aurait mis en valeur le lien entre ces disparitions. Du coup, le couple a du se débarrasser de plusieurs corps ce qu’il a fait en les découpant en morceaux (Mulder n’est pas loin de passer sous la hache lui-même) et en les enfouissant dans un champ isolé et recouvert par la neige. Le tout aurait d’ailleurs efficacement brouillé les pistes sans l’intervention du Père Joe.

MSR

Cette histoire, de part ses effets de miroir et ses résonances thématiques permet donc aux scénaristes de traiter de leurs personnages, individuellement et en tant que duo, au travers de scènes riches qui permettent à Mulder et Scully retrouver la complexité et la précision de caractérisation qui était la leur au sommet de la série pendant la quatrième saison.
Ce qui pour moi est positif – et a enlevé pour d’autres la moindre chance au film de fonctionner – c’est qu’ils le font sans trahir ce qu’ils ont établi, sans nous imposer un rétropédalage laborieux et infamant. Ce n’est pas pour autant, d’ailleurs, qu’ils n’ont pas veillé à corriger certaines erreurs commises, dans le passé, par exemple en renforçant le personnage de Scully ou en évitant d’en faire trop (façon « ma bien-aimée Dana » et « mon Foxounet d’amour » de ‘‘Trust No One’’). Mais ils assument le lien romantique qui s’est développé de manière logique et sincère entre leurs personnages – la pointe de jalousie ressentie par Scully confrontée à Dakota Whitney renvoyant d’ailleurs à d’innombrables exemples dans la série aussi loin que Phoebe Green dans la première saison.
Certains le célèbrent, d’autres font un blocage total. Dans les deux cas, le phénomène confine à l’hystérie et au délire collectif et illustre la manière dont « The X-Files » elle-même est devenu quelque chose de plus monstrueux que la pire des créatures qu’elle a jamais mise en scène. Je me tiens avec ceux qui sont aussi perplexes devant une foule de "shippers" qui frôle la syncope à chaque esquisse de baiser que devant une armée de noromos qui développent des pulsions meurtrières dès que la nature romantique du lien entre Mulder et Scully, établie de manière définitive et non-équivoque il y a quand même dix ans par le biais de « Fight the Future », est évoquée au détour d’une phrase ou d’une situation. Force est de reconnaître pourtant que leur relation est à peine plus sexuée que celle de Frank et Catherine Black dans « MillenniuM », Carter restant constant dans sa description d’un amour « parfait » et « pur » qu’on aurait le droit de trouver assez infantile (et qui, s'il était totalement dans l'air du temps au milieu des années 90, est aujourd'hui complètement déphasé).

En tout état de cause, cette division entre shippers et noromos n’est jamais que l’une des fractures incongrues qui parcourent un fandom de « X-Files » qui s’est depuis longtemps auto-détruit sous le poids des conflits de sous-communautés entre qui la seule forme de communication subsistante est l'invective. Tout cela ne serait pas grave si cela n’avait pas fait – et ne continuait pas de faire – autant de tord à la série elle-même.

Atmosphère

« I Want to Believe » est un film d’atmosphère. Cela ne peut fonctionner que si on se laisse suffisamment porter pour accepter de rentrer dedans. Dans cette hypothèse, on passera 1h45 en tension sur le bord de son fauteuil, dans le cas contraire, on est condamné à l'ennui. Visiblement, il y a tout un public pour qui imaginer que Mulder et Scully font des choses sous la couette est un tel traumatisme qu’ils ne peuvent plus que rester en dehors, spectateurs décontenancés d’une histoire qui leur a échappé. Et tout un autre public que ça excite tellement de l’imaginer qu’ils n’ont plus de temps à consacrer à autre chose. De toute évidence, cela laisse peu de gens disponibles pour apprécier ce que le film est vraiment et se laisser prendre par la tension glauque et étouffante installée délicatement et tenue jusqu’à la conclusion.

Droits dans leurs bottes, les créatifs derrière la série sont déterminés à ne pas se prostituer pour obtenir l’assentiment. Le scénario place une foi quasi-irrationnelle en l’intelligence de son public. Il privilégie une approche fragmentaire et non-linéaire, ce qui permet de faire passer sa cohérence par le biais des battements dramatiques du duo Mulder et Scully et de placer tout le film de leur point de vue. C’est aussi une métaphore de l’état chaotique, fragmenté, dans lequel se trouve le monde x-filien – et probablement, selon les auteurs, notre monde aussi.
L’ouverture épatante du film, et la manière dont elle entrecroise deux lignes temporelles différente au risque de créer la confusion dès la première minute est éloquente. Par ailleurs, la réalisation refuse l’esbroufe et cherche avant tout à servir l’atmosphère crépusculaire et à mettre en valeur les éléments thématiques et les conflits moraux qui habitent les personnages. La tentation de se regarder filmer et de sombrer dans l’esthétisme gratuit est forte pour un cinéaste à l’œuvre sur sa première réalisation, Chris Carter a visiblement autre chose en tête que de briller aux yeux des autres et reste plutôt fidèle à son ambition de simplicité et de ténébreuse déconstruction. Tout juste pourra-t-on clairement lui reprocher l’illisibilité de la course-poursuite dans l’immeuble en travaux – mais il est amusant de constater que celle-ci est dans la droite ligne de la série où les séquences du même genre souffraient toutes du même défaut.
La même chose peut se dire du score de Mark Snow. Au-delà d’une citation qui relève de la logique élémentaire dans le développement d’une franchise, celui-ci se révèle aux antipodes de celui du premier film où la musique se voyait chargée à elle toute seule d’imposer une atmosphère et une émotion par ailleurs inexistante dans des images léchées projetées sur l’écran. Pour ce faire, Snow abusait de pièces très mélodiques qui finissaient par devenir totalement indigestes et à s’annuler les unes les autres alors même qu’elles étaient plutôt réussies individuellement (ce qui poussa peut-être à les faire redécouvrir en en réutilisant certaines de manière plus raisonnée dans quelques épisodes de la série). Snow revient à l’essence de la musique originale de X-Files en privilégiant les effets atmosphérique, les parties mélodiques se voyant placées aux moments clés, et d’autant mieux mises en valeur. « I Want to Believe » contient énormément de musique mais contrairement à son prédécesseur, évite donc l’écueil de l’indigestion. D’autant plus, d’ailleurs, que si Mark Snow revient à l’esprit musical des trois premières saisons, en privilégiant l’atmosphérique sur le mélodique, il le fait en se réinventant totalement. Des motifs très contemporains viennent en effet remplacer avec bonheur les nappes sonores violoneuses d’antan, entre-temps tellement copiées qu’il n’y a sans doute plus grand-chose à en tirer avant longtemps. Au passage, le remix du générique d’Unkle qui illustre le générique de fin est, et de loin, mon préféré des remixes officiels du thème de Mark Snow.

Puisque j’ai de toute façon été d’une longueur indécente, autant être à peu près complet et inclure trois lignes sur le clin d’œil humoristique qui conclut le générique de fin. D’abord, il est à mes yeux évident que cet instant ne se trouve pas par hasard après le générique : il n’appartient clairement pas à la continuité du film. Voir Mulder et Scully faisant coucou à la caméra suffit à s’en convaincre, et me laisse perplexe face à ceux qui intègrent le clin d’œil à l'histoire. Symbole du fait que si l'univers fictionnel de la série est sombre, ce qu'il a généré dans la réalité a été beaucoup de bonheur tant pour les auteurs de la série que pour ses fans, clin d’œil à l'île de «Lost» descendante directe de la série, le gag n'est pas d'une grande subtilité, particulièrement alors qu'il vient après un générique de fin visuellement superbe, mais il n'y a pas de quoi non plus organiser des manifs.

Œuvre "simple" en cela qu'elle n'utilise guère d'artifice, mais intelligente et sans concession, « I Want to Believe » prolonge l’univers « The X-Files » sans avoir à rougir vis-à-vis de ce qui l’a précédé. Son intérêt est justement de creuser une veine originale par le biais de son approche psychologique fine et dérangeante.
A peine 18 mois ont séparé la mise en chantier du film et sa sortie, période pendant laquelle il a donc fallu le concevoir, l’écrire, le pré-produire, le tourner, le monter et le mixer. On peut sans doute espérer que le troisième volet, s’il est confirmé (ce qui est assez probable puisque « I Want to Believe » va générer un profit), bénéficie d’un planning plus large qui lui permette d’être pensé différemment, notamment sur le plan visuel.